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Chine, robotique, Europe – Questions / Réponses avec le public

Chine, robotique, Europe – Questions / Réponses avec le public

Helga-Zepp LaRouche, Jacques Cheminade et Christine Bierre

répondent aux questions du public


Paul Bonnenfant : Yémen, de « l’Arabie heureuse » aux crimes de guerre actuels

Paul Bonnenfant

ancien directeur de recherche au CNRS, affecté à l’IREMAM (Aix en Provence)

Bonjour.

Dans les quinze minutes qui me sont imparties, je voudrais dégager quelques grands traits de la situation yéménite actuelle.

Après le printemps yéménite pacifique de 2011 qui chasse le président Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis 1978, Al-Hadi est élu à l’élection présidentielle de 2012, pour une période de transition de deux ans. Il est reconnu par la communauté internationale, ce qui donne une légitimité à ses partisans, que j’appellerai pour simplifier les « Hadistes ».

En septembre 2014, des groupes armés issus du nord du pays, les Houthistes, de confession zaydite, une branche du chiisme, alliés pour la circonstance avec l’ancien président Saleh, prennent la capitale, Sanaa. Cela les fait qualifier de « rebelles ». Le président Hadi parvient à s’enfuir en mars 2015.

Le fait majeur de la période qui suit est l’élargissement du conflit : d’un conflit intérieur entre nord et Sud du Yémen, on passe à un conflit entre Yémen et Arabie saoudite.

Le 26 mars 2015 en effet, l’Arabie saoudite, à la tête d’une coalition de pays arabes sunnites (Koweït, Bahreïn, Qatar, Emirats arabes unis, Égypte, Jordanie, Maroc et Soudan), lance contre les Houthistes une offensive nommée « Tempête décisive », à laquelle succédera l’opération « Redonner l’espoir ».

« Au niveau du droit international, l’intervention saoudienne est légale, mais elle implique le respect d’obligations. Celles-ci obligent à protéger les civils, à cibler des installations exclusivement militaires, à éviter de bombarder en zone urbaine, et à protéger les belligérants ayant déposé leurs armes. Or plusieurs des raids menés par l’Arabie saoudite ont occasionné des pertes civiles »1, j’y reviendrai un peu plus loin.

Nous avons ainsi, contre le Yémen, un des vingt pays les plus pauvres du monde, une coalition formée par quelques-uns des États les plus riches du monde (Arabie saoudite, Qatar, Emirats, Koweït) appuyés pour les armements par quelques-unes des plus grandes puissances industrielles de la planète (États-Unis et France) et par des conseillers militaires états-uniens et français.

Depuis deux ans et demi déjà, depuis mars 2015, les Houthistes combattent les Hadistes qui sont appuyés par la coalition déjà citée. Mais la situation est beaucoup plus compliquée et varie beaucoup selon les régions, car elle dépend du degré d’intervention et de pouvoir qu’ont au Yémen deux groupes islamistes armés concurrents : Daëch et Al-Qaïda dans la péninsule arabique, l’AQPA.

Pour l’instant, l’impasse diplomatique est totale : « Trois cycles de négociations ont eu lieu entre le gouvernement yéménite hadiste et les rebelles houthistes depuis le début du conflit. Ces négociations, placées sous l’égide des Nations unies, avaient débuté le 18 avril 2016 au Koweït. Elles ont été définitivement rompues au début d’août 2016 » 2.

Ce qui est intéressant derrière tout cela, c’est d’étudier :

1. Les raisons de l’engagement de l’Arabie saoudite au Yémen

Il faut en effet resituer les choses dans un contexte historique. Déjà, depuis un siècle, le Yémen a souvent fait l’objet de visées hégémoniques de la part de l’Arabie saoudite.

A partir de 1902, le roi Abd al-Azîz Âl Saoud commence la formation de son futur royaume, à partir du centre, le Najd. Il conquiert le Hijâz dans les années 1920, puis une partie du sud-ouest arabique dans les années 1930, et ses troupes font des incursions assez profondes au Yémen, jusqu’à al-Hudayda et Zabîd, dans la plaine côtière sur la mer Rouge.

Plus tard, et c’est très important, de 1962 à 1969, le royaume saoudien appuie militairement les troupes royalistes qui soutiennent l’imam du Yémen, tandis que l’Egypte de Nasser appuie les Républicains. Il en résulte sept ans de guerre civile qui aboutiront à la création de la République arabe du Yémen, dite aussi Yémen du Nord.

Première raison de l’engagement saoudien contre le Yémen : le Yémen est une république. Cela ne plait pas à l’Arabie saoudite d’être entourée par trois républiques musulmanes : la Palestine où il y a aussi des Chrétiens, la république islamique d’Iran et le Yémen.

Deuxième raison. Le Yémen est un pays musulman partiellement chiite. Depuis plus d’un millénaire, le Yémen a été souvent dirigé par des chefs d’État zaydites, le zaydisme étant une des branches du chiisme. Cela pèse sur le conflit actuel car l’Arabie saoudite a peur que l’Iran ne s’engage plus fortement aux côtés des Houthistes chiites zaydites.

Troisième raison. Peut-être une certaine convoitise de l’Arabie saoudite à l’égard des richesses minérales potentielles du Yémen, notamment pétrole et gaz, dans une partie commune de désert.

Quatrième raison. Le territoire du Yémen est également convoité par l’Arabie saoudite pour fournir au pétrole et au gaz saoudiens un accès direct à l’océan Indien. En effet, l’Arabie saoudite est un pays enclavé. Elle voudrait bien contrôler les deux détroits menant à l’océan Indien, le détroit d’Hormuz dont elle n’est pas riveraine et qui est contrôlé par l’Iran, et Bâb al-Mandab au sud de la mer Rouge. A défaut du contrôle de ces deux détroits, les Saoudiens aimeraient bien construire des oléoducs et des gazoducs directement vers l’océan Indien à travers le Yémen.

Cinquième raison. Le Yémen est tenu en partie par Daëch et par Al-Qaïda dans la péninsule arabique. L’Arabie saoudite voudrait remettre de l’ordre.

Sixième raison, plus subtile. Il existe un lien très fort entre le Hadramawt et certaines richissimes familles saoudiennes qui en sont originaires, surtout à Djedda, depuis au moins le milieu du 19e siècle.

Toutes ces raisons font craindre que l’Arabie saoudite ne fasse durer très longtemps son engagement militaire au Yémen, malgré son enlisement dans le conflit depuis deux ans, et l’absence complète, actuellement, d’une solution politique qui soit en vue.

2. Les conséquences du conflit

Le Yémen compte 27 millions d’habitants environ.

Selon l’Organisation mondiale de la Santé (l’OMS), le 29 septembre 2017, le conflit a fait environ 9 000 morts et 49 000 blessés. Il y a environ trois millions de personnes déplacées.

De nombreuses infrastructures essentielles ont été détruites : centrales d’électricité, stations de pompage d’eau, châteaux d’eau, ponts routiers.
La malnutrition et la famine menacent

Dès le mois d’avril 2017, Françoise Sivignon, présidente de Médecins du Monde, s’inquiétait de l’inaction des États occidentaux face à la grave crise humanitaire qui touche la Corne de l’Afrique et le Yémen.

« Le Yémen est confronté à la plus grande crise alimentaire au monde », a déclaré le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres. Il a fait état de 17 millions de Yéménites touchés par l’insécurité alimentaire, soit les deux tiers de la population nationale, dont 7 millions sont menacés de famine et ont besoin d’une aide alimentaire d’urgence, en particulier 460 000 enfants.

Antonio Guterres s’est montré d’autant plus pessimiste que les récoltes s’annoncent faibles, du fait du manque de pluie, de la dégradation des équipements causée par les combats et de la pénurie générale des produits nécessaires aux cultures.

L’ONU note aussi que « la réponse humanitaire ne sera pas suffisante. Il faut un accès libre et sans entrave à tous les ports, y compris celui de Hodeida », principal port aux mains des Houthistes.
Aggravation de la situation avec l’épidémie de choléra

Pour l’OMS, 124 000 cas en juin 2017, 425 000 le 29 juillet, avec plus de 2 000 morts. Il pourrait y avoir 600 000 cas d’ici à la fin de l’année 2017, selon le Comité international de la Croix-Rouge. La situation est encore plus grave pour Médecins sans Frontières : entre le 27 avril 2017 et le 27 août, plus de 575 000 cas de choléra selon cette ONG.

Mais on a tendance à gonfler les chiffres dans le Nord houthiste, pour en accuser les bombardements de la coalition saoudienne, et à les minimiser dans le Sud hadiste, pour montrer que les autorités tiennent les choses en main.

« Tout le pays est touché, au Nord comme au Sud. Mais il est important de remarquer que la carte des zones où les chiffres du choléra sont les plus élevés, correspond à peu près aux parties du pays où la malnutrition est la plus élevée ».

Une des causes de l’épidémie de choléra est l’absence d’hygiène, liée au manque d’eau et à l’effondrement du système de santé. L’Arabie saoudite a notamment dirigé des bombardements volontaires contre des châteaux d’eau, des installations de pompage, des hôpitaux et des centres de santé. Médecins sans Frontières signale par exemple le bombardement volontaire de plusieurs hôpitaux. Le bombardement de l’hôpital de Haydân (gouvernorat de Sa‘ada) en avril 2016, était volontaire. Celui de l’hôpital de ‘Abs (gouvernorat de Hajja) était également volontaire, le 15 août 2016 : il a causé 19 morts et 24 blessés. A cette occasion, il faut rendre hommage au courage et à l’abnégation des équipes de Médecins sans Frontières.
Atteintes au patrimoine culturel
Destruction de monuments par faits de guerre

Le Yémen compte un grand nombre de villes de fondation très ancienne, souvent plus que millénaire. Trois d’entre elles ont été classées sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco ; le noyau historique de Sanaa la capitale, sur les hauts plateaux ; Shibâm dans le Hadramawt ; et enfin Zabîd dans la plaine côtière sur la mer Rouge.

Sanaa a beaucoup souffert des bombardements, et on peut voir sur plusieurs sites internet des maisons détruites dans le noyau historique. J’ignore si des mosquées historiques ont souffert.

La ville de Ta‘izz est au cœur des combats depuis deux ans, car elle se trouve à un carrefour géographique et stratégique entre les régions tenues respectivement par les Houthistes et les Hedistes. La ville fut la capitale d’une très brillante dynastie yéménite, celle des Rasoulides (XIIIe-XVe siècles), et on peut craindre que de très beaux monuments de cette époque ne soient victimes de bombardements ou de combats de rue.

Par ailleurs, il est possible que de nombreux sanctuaires du Yémen soient volontairement pris pour cible par les Saoudiens, car le wahhâbisme qu’ils prêchent et propagent est en lutte contre le culte des saints, accusé « d’associationnisme » par les Wahhâbites saoudiens : on ne doit adorer qu’Allah, et non pas honorer les saints enterrés ou honorés dans ces mausolées. Par exemple, dès 1925, les troupes saoudiennes ont détruit à Djedda le bâtiment supposé être le tombeau d’Ève, femme d’Adam et mère de l’humanité.

Parmi les sanctuaires qui pourraient être détruits, beaucoup se trouvent au Hadramawt, en particulier le tombeau du prophète Houd, qui fait l’objet de pèlerinages et de rites de circumambulation qui attirent de grandes foules.

Dans la région de Ma’rib, des bombardements ont détruit des monuments préislamiques de premier ordre au point de vue historique, mais sans aucun intérêt stratégique. C’est le cas du temple Almaqah à Sirwah, presqu’entièrement détruit. Le barrage de Mârib a lui aussi été endommagé.
Saccages et pillages de ruines préislamiques

Des objets anciens, en particulier des manuscrits et des sculptures, peuvent procurer de gros profits et payer des armes, ou simplement un peu de nourriture ou de rares médicaments. Il est difficile d’évaluer l’importance des disparitions dans le désordre qui règne actuellement au Yémen. Mais il y a eu la destruction volontaire par les Saoudiens d’un musée tout neuf dans la ville de Dhamâr. Plus au nord, à Saada, il y a eu le bombardement volontaire d’une partie d’une mosquée ayant 1100 ans d’existence, dans un complexe de bâtiments dédiés au fondateur du zaydisme au Yémen. Ces destructions ciblées par la coalition donnent l’impression d’être volontaires, pour diminuer voire effacer l’identité religieuse et culturelle du Yémen, qui est très forte, mais pas dans la norme du puritanisme wahhâbite qui règne depuis un siècle et demi en Arabie saoudite. Et cela est d’autant plus plausible que l’UNESCO a donné à l’Arabie saoudite une liste précise de sites à ne pas bombarder, avec leurs localisations GPS précises.
Conclusion, des crimes de guerre en série

L’Arabie saoudite et ses alliés se rendent coupables de crimes de guerre au Yémen.

Dans son rapport mondial 2017, Human Rights Watch a rapporté de possibles crimes de guerre impunis dans le conflit yéménite.

Les forces houthistes pratiquent de nombreuses violations des droits de l’homme : détentions forcées, disparitions, lancement de roquettes dans des attaques aveugles au Yémen du Sud, tuant beaucoup de civils.

Mais c’est la coalition menée par l’Arabie saoudite qui est la première accusée par l’ONG : « La coalition a attaqué illégalement des maisons, des marchés, des hôpitaux, des écoles, des commerces civils et des mosquées ».

En fait, l’Arabie saoudite est coupable au Yémen de crimes de guerre. En juillet 2016, Amnesty international a demandé à François Hollande de suspendre les transferts d’armes et les soutiens militaires à l’Arabie saoudite, responsable de crimes de guerre au Yémen. La fourniture d’armes à l’Arabie saoudite est un soutien donné à une des pires dictatures du monde, à un pays où les droits des hommes et des femmes sont le moins reconnus, à un pays aussi qui soutient le terrorisme international par des canaux plus ou moins secrets.

3. Que peut faire la France ?

La France déclare solennellement attacher la plus grande importance au Traité international sur le commerce des armes (TCA), adopté le 2 avril 2013 par l’ONU. Ce traité est le premier instrument juridiquement contraignant encadrant le commerce international des armes. La France et l’Allemagne l’ont ratifié.

L’objectif principal du traité est d’amener les États à adopter des règles de comportement responsable, transparent et proportionné en matière de transferts d’armes conventionnelles. Le traité doit encourager le contrôle aux exportations selon les normes internationales existantes. Il devrait permettre de :

— limiter la fourniture d’armes et de munitions dans les zones d’instabilité ;
— préserver la paix, la sécurité et la stabilité régionales ;
— éviter les violations du droit international humanitaire et des droits de l’être humain.

Ces belles intentions et déclarations françaises sont complètement contredites par les faits.

En France, le très officiel Rapport au Parlement sur les exportations d’armement de la France en 2015 parle de réussite économique. Il met en avant les « performances de nos exportations », le « renforcement de la filière industrielle », le succès « historique » qui fait de la France le deuxième exportateur mondial en 2015, année durant laquelle la France a enregistré 16 milliards d’euros de contrats d’armement dont 75 % des prises de commande à destination du Moyen-Orient3.

Pour ma part, je déplore que le président Hollande ait décoré de la Légion d’honneur, en mars 2016, le ministre de l’Intérieur saoudien, Mohammed ben Nayef, prince héritier de l’Arabie saoudite. C’est peut-être un honneur pour ce prince, mais sûrement pas un honneur pour la Légion d’honneur.

Le Rapport au Parlement n’écrit pas un mot sur les populations qui en subissent les effets, notamment au Yémen où les civils sont sous le feu des chars Leclerc et des Mirage 2000 que la France a vendu respectivement aux Émirats arabes unis et au Qatar les années précédentes ! L’Arabie saoudite, le leader de la coalition, est le premier client de la France sur la période 2009-2015. On peut dire sans se tromper qu’une bonne partie des bombes, des obus et des missiles qui harcèlent, tuent et blessent le peuple yéménite et détruisent son patrimoine historique sont d’origine française. Voilà un point précis qui dépend de la France, qui dépend de nous.

Je vous remercie.


Mana Boubakari : La revitalisation du Lac Tchad, bientôt une réalité

Mana Boubakari

directeur technique de la Commission du Bassin du Lac Tchad

La remise en eau du lac Tchad par transfert hydrologique

Dans le même sens que ce qui a été dit sur l’Afrique jusqu’à présent [voir exposé de Sébastien Périmony], je vais vous parler du cas précis de la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT) qui œuvre à la remise en eau ou restauration du lac Tchad, un cas parmi tant d’autres.

En 1964, les pays formant le bassin versant du lac Tchad ont créé la Commission du bassin du lac Tchad pour trouver des solutions au rétrécissement du lac qui faisait vivre des millions de personnes. A l’origine, les pays membres sont ceux qui bordent le lac : le Tchad, le Nigéria, le Niger et le Cameroun.

Plus tard, la République de Centrafrique (1994) et la Libye (2008) sont devenues membres de la Commission car leurs eaux aussi bien de surface que souterraines sont connectées au bassin versant du lac Tchad. Pour les mêmes raisons, nous espérons que le Soudan, avec les eaux de Nubie, et l’Algérie, intègrent la Commission. Les deux Congo veillent aux travaux de la Commission qui pourraient impacter positivement leur territoire.
Le contexte

Ce n’est que les 28 et 29 octobre 1987 à Ndjamena, lors du 6ème sommet des pays de la Commission du bassin du lac Tchad, que les chefs d’Etats et de gouvernement des pays membres décidèrent l’élaboration d’un plan directeur pour la sauvegarde du lac Tchad et de son bassin versant. Auparavant nous n’ignorions pas les problèmes de réduction des eaux de lac, mais l’instabilité politique dans ces pays ne permettait pas de progresser vers la moindre solution.

Par la suite, en 1994, avec l’assistance de l’UNEP et de l’UN DESA, nous avons produit un plan directeur dont l’objectif visait la gestion intégrée et l’augmentation des ressources en eau du bassin versant au moyen d’infrastructures adéquates.

Ce plan directeur comportait 36 projets prioritaires. Le second d’entre eux était l’étude de faisabilité du transfert des eaux de l’Oubangui vers le lac Tchad. Les autres projets ont progressivement permis l’élaboration aussi bien des plans directeurs infrastructurels que des plans d’investissements qui ont été soumis à la table ronde des bailleurs de fonds à Bologne, en Italie, d’où sont originaires les premières études.

Comme je vous l’ai dit, nous connaissions les problèmes de récession des eaux du lac Tchad, aggravés par de fortes sécheresses. Le lac fournissait l’eau au bétail, aux cultures et aux habitants du bassin versant qui vivaient également de la pêche. La forte augmentation de la population sur la même période a tiré sur les ressources en eau déjà réduites par la sécheresse.

La prise de conscience mondiale s’est vraiment faite lorsque la NASA a publié une série d’images montrant l’ampleur des dégâts. Sa superficie totale était de 25 000 km² au début des années 1960 pour dégringoler et se stabiliser à moins de 2500 km² à partir des années 1980 jusqu’à aujourd’hui.
Il devenait urgent de mener une campagne de sauvegarde du lac Tchad et de son bassin pour inverser la tendance de la dégradation de son écosystème.

Comme l’a dit le précédent orateur, la crise de Boko Haram et autres est la conséquence de cette situation-là. La campagne vise donc à la mise en place d’un plan de développement de la gestion des ressources en eau et dans une moindre mesure, au rétablissement du niveau du lac Tchad d’antan.

Grâce à l’Initiative chinoise « Une ceinture, une route », les infrastructures du projet Transaqua, imaginées par la firme italienne Bonifica après la sécheresse de 1973 pour remettre en eau le lac Tchad pourraient voir le jour.

Elles sont vitales pour les quelque 50 millions de personnes qui font partie de cet écosystème, de cette mare d’eau qui ne cesse de disparaître. Les populations deviennent des réfugiés climatiques ou des hommes de Boko Haram, faute de mieux.

Durant un temps nous n’avons pas osé mettre en œuvre Transaqua, ce projet nous paraissant gigantesque. Les Etats membres de la Commission avaient privilégié l’alternative plus petite conçue par la société d’électricité du Niger. Ce projet visait à détourner l’eau au niveau de l’Oubangui, un affluent du Congo plus proche, plutôt que le fleuve Congo directement, vers le lac Tchad. Entre 2009 et 2011, la Commission avait commandé à une société canadienne l’étude de faisabilité du projet nigérien, en conservant des points de comparaison avec le projet Transaqua.

Mais l’Initiative « Une ceinture, une route » a rebattu les cartes en faveur du projet Transaqua, qui offre des perspectives de développement économique plus importantes et inégalées à ce jour en Afrique. Le projet Transaqua ambitionne également de lier le bassin de vie du lac Tchad avec celui du Niger.

Le transfert de seulement 5 % des 19 milliards de mètres cubes d’eau du fleuve qui se perdent chaque année directement dans l’océan Atlantique permettra à nouveau des activités connexes d’agriculture, de pêche et d’élevage, dont les produits circuleront via l’axe autoroutier reliant Lagos à Mombassa ou par le futur canal navigable de 2400 km de long qui traversera la République démocratique du Congo et la République centrafricaine jusqu’au Sahel. Des perspectives d’avenir donc pour les populations, autres que l’exil ou la guerre.

(…) Grâce au transfert de 3200 mètres cubes d’eau par seconde du projet Transaqua, contre dix fois moins pour le projet réduit de l’Oubangui, nous espérons un taux de remplissage acceptable du lac Tchad en vue de son exploitation économique. Là où le projet de l’Oubangui n’élève actuellement le niveau de l’eau que de 1 à 2 mètres, le projet Transaqua l’élèvera d’au moins 5 mètres.

Comme je l’ai dit tantôt, l’ensemble des infrastructures du projet Transaqua pourraient à terme desservir près de 12 pays africains. Il boosterait toute l’économie et fournirait des perspectives d’avenir à toute une jeunesse africaine en détresse, qui actuellement ne cherche qu’à survivre, dans les domaines agricole et industriel.

Pour son développement infrastructurel et économique, l’Afrique a besoin d’énergie. Transaqua génèrerait 30 à 35 mille millions de kWh d’hydroélectricité par le simple écoulement de la masse d’eau. Si le projet Oubangui avait été retenu, 73 % de l’électricité produite par le barrage de Palambo aurait servi à lifter l’eau pour son transfert de l’Oubangui vers le fleuve Chari.

Pour nourrir les populations des pays concernés, et d’après l’étude canadienne, ce ne sont pas moins de 5 à 7 millions d’hectares de zones irriguées pour l’agriculture, la pêche et l’élevage qui seraient créées, s’étendant du Sahel au Tchad, en passant par le nord-est du Nigeria et par le nord du Cameroun et du Niger.

Ce projet s’est affiné dans la perspective d’un développement entre Lagos et Mombassa du Trans-African Highway, avec la création de ports, de routes pour faciliter la circulation des marchandises.

L’étude menée par la CBLT, avec la coopération de la firme italienne Bonifica, s’est appuyée sur les travaux de la SOGREA dans le cadre de la production d’électricité en faveur des activités agricoles pour concevoir un schéma de transfert des eaux.

La création d’un barrage à Palambo est nécessaire pour transférer plus facilement les eaux par un canal principal vers le Chari via le fleuve Fafa, pour surmonter la crête oubanguienne qui sépare les bassins du lac Tchad et du Congo. La création d’un port à Bouca qui désenclaverait la République centrafricaine est également nécessaire. Un canal de jonction était également envisagé entre les bassins du lac Tchad et Niger via le fleuve Mayo Kabbi pour rejoindre le port camerounais de Garoua qui existe déjà.

Malheureusement, la géopolitique, le gigantisme du projet et le manque de financement font que les pays africains n’envisageaient de réaliser qu’un projet a minima, celui de l’Oubangui.

Mais aujourd’hui, au vu des problèmes autour du lac Tchad, alors que certains poussent à ne faire que de l’humanitaire pour venir au secours des populations déplacées de la zone, il existe bel et bien la possibilité d’un développement mutuel entre les pays qui partagent le lac. Plutôt que de le laisser s’assécher, sa remise en eau tirerait de l’exil, des guerres et de la misère les populations de ces pays, notamment les jeunes qui vivraient des ressources qu’il offrira à nouveau.

Un autre barrage de 20 000 MW est nécessaire sur le petit court d’eau à Briat pour satisfaire les besoins énergétiques de la zone d’exploitation minière à proximité qui se trouve en RCA.

Autour de ces barrages, nous pourrions envisager à nouveau des activités d’élevage, d’agriculture et de pêche.

Le projet de remise en eau du lac Tchad est techniquement réalisable et économiquement viable.

Les bénéfices attendus et déjà évoqués sont nombreux :
— la remise en eau du lac Tchad et de ses zones humides participera à la sauvegarde de ses écosystèmes ;
— le projet permettra de générer une énergie hydroélectrique largement suffisante pour les pays directement concernés et pour le Congo, qui favorisera le développement socio-économique ;
— le nombre de réfugiés climatiques et économiques sera moindre dans le temps ;
— le projet promouvra le développement mutuel par l’intégration et la coopération économique des pays de la zone en assurant la sécurité des populations sur le long terme ;
— la pauvreté reculera grâce à l’accroissement de la production alimentaire et aux perspectives d’emplois qu’offre l’approvisionnement en eau de la région, qui réduira également les sécheresses, l’érosion et la désertification grâce à une végétation plus dense.

Actuellement, la CBLT vient de signer une convention avec Power China pour reprendre les études canadiennes et relancer le projet de remise en eau du lac Tchad tout en proposant de nouveaux projets. C’est la Chine qui finance à hauteur de 2 millions de dollars ces nouvelles études.

Dans le même temps Power China a signé une convention de coopération avec Bonifica, qui est la firme italienne à l’origine même du projet et qui maîtrise parfaitement le sujet. Nous attendons les premières propositions de transfert hydrologique d’ici à la fin de l’année voire au début de l’année prochaine.

Nous avons également signé un partenariat avec la CICOS, qui est l’organisme qui gère le bassin du Congo, puis nous étions la semaine passée en discussion avec l’organisme des deux Congo au sujet du partage des eaux avec eux, car les opposants au projet sont allés au Congo pour dénoncer le non-partage de cette précieuse ressource qu’est l’eau.

Pour avril 2018, nous préparons une conférence internationale pour la sauvegarde du lac Tchad.

Merci beaucoup pour votre attention.


Michel Raimbaud : Comment la Nouvelle Route de la soie reconstruit le Moyen-Orient

Michel Raimbaud

ancien ambassadeur de France dans le monde arabe, en Afrique et en Amérique Latine

1/ Le projet gigantesque OBOR (One Belt One Road) qui fait l’objet du présent colloque – « Une route une ceinture ; les Nouvelles Routes de la soie » – est au cœur de la stratégie chinoise pour les décennies à venir. A l’échelle de l’Empire du Milieu, le pays le plus peuplé du monde et le second le plus vaste de la planète, l’entreprise est de nature à bouleverser la donne dans le heartland eurasiatique cher aux géopoliticiens anglo-saxons des « Empires de la mer » : « Qui gouverne le heartland [c’est-à-dire le bloc eurasien centré autour de la Russie et de la Chine, NDLR] domine l’île-monde et qui gouverne l’île-monde domine le monde » écrit Harold Mackinder il y a un siècle dans son ouvrage de référence The Geographical Pivot of History (1919). Le projet des Routes de la soie devrait également inaugurer une ère nouvelle pour la « ceinture verte musulmane » qui, entre Atlantique et Pacifique et sur 50 degrés de latitude, a toujours été une zone convoitée pour sa position stratégique et sa richesse, disputée entre les empires eurasiatiques et les empires de la mer (la Grande-Bretagne de jadis, les Etats-Unis désormais, ouverts par leur configuration transcontinentale sur deux océans).

Depuis qu’à la fin de la Guerre froide (1990-1991), les néoconservateurs ont investi à visage découvert « l’Etat profond » en Amérique et en Occident, cette « Muslim Green Belt » est considérée par les Etats-Unis en proie à la tentation impériale comme une « terre de mission » à démocratiser, c’est-à-dire à coloniser, à atomiser en entités ethniques ou confessionnelles, et à contrôler afin d’éviter toute réémergence des puissances eurasiennes. Ces dernières y voient un glacis, une zone de « fortifs », un sas protecteur, en quelque sorte une partie du rimland (c’est-à-dire la zone ceinturant le heartland), pour reprendre le concept développé par Skypman, autre père de la géopolitique. Elle constitue en tout cas un enjeu stratégique majeur pour les empires de la mer comme pour les empires eurasiens. Pour la Chine, qui ne cache plus ses ambitions géopolitiques, l’expansion économique dans une zone vaste et riche où elle a de vieilles traditions, est essentielle, d’autant qu’elle englobe des Etats comme l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, la Turquie et l’Iran, véritables « pivots géopolitiques » permettant à la fois d’avoir accès à des régions-clés comme le « croissant fertile » ou le golfe Persique et de limiter cet accès à la concurrence.

Outre ses objectifs économiques (offrir des débouchés à ses surcapacités de production industrielle) et politiques (réaménager son territoire afin d’en atténuer les déséquilibres), il intègre donc une ambition géopolitique pour le XXIe siècle : il s’agit pour Pékin d’assurer son approvisionnement en matières premières, notamment énergétiques, et d’affirmer son influence économique sur les 64 pays traversés, de l’Eurasie au continent africain, par un projet « fédérateur ».

« Une ceinture, une route » est fondé sur une logique constructive de coopération aux antipodes de l’approche militaire et dévastatrice (cf. le chaos dit constructeur) adoptée par les Etats-Unis depuis plus d’un quart de siècle. Le projet OBOR (qui a pris corps depuis mars 2013 avec le président Xi-Jinping) touche 4,4 milliards d’habitants (près des deux tiers de la population mondiale), comporte 900 projets, des financements de 900 milliards de dollars, soit quatre fois le Plan Marshall (1947-1952). Par son envergure géographique et financière, il ne peut que séduire les 16 pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord concernés par la nouvelle « Ceinture économique de la Route de la soie » (Silk Road Economic Belt) et par la résurrection des anciennes routes : Bahreïn, Egypte, Iran, Irak, Israël, Liban, Jordanie, Koweït, Oman, Palestine, Qatar, Arabie saoudite, Syrie, Turquie, Emirats arabes unis, Yémen.

S’agissant de la puissance rivale qui constitue à terme une menace globale pour l’hégémonie américaine, différemment mais peut-être plus encore que la Russie renaissante, la mise en parallèle des Nouvelles Routes de la soie avec le projet de « Grand Moyen-Orient » brandi par George W. Bush après les attentats du 11 septembre 2001 comme pièce maîtresse de sa « guerre contre le terrorisme », vient naturellement à l’esprit. Précisons d’emblée que « mettre en parallèle » ne revient pas à assimiler…

Dans le Grand Moyen-Orient de George Debeliou Bush, le monde arabo-musulman de l’Atlantique au Pacifique n’est qu’une zone stratégique à conquérir, à contrôler ou à détricoter. On connaît la saga tragique qu’a provoquée cette imagination perverse des bigots néoconservateurs. La Nouvelle Route de la soie envisage l’avenir de cette « ceinture verte » et de ses abords européens ou africains dans une optique très différente. Une coopération gagnante-gagnante, proposent les Chinois. C’est une confrontation perdant-perdant qui était « écrite » dans les astres des prophètes sorciers neocons.

2/ Les trois pays concernés par cette présentation (Iran, Syrie, Liban) sont évidemment intéressés par la réouverture de l’un des trois corridors terrestres majeurs, celui reliant la Chine, l’Asie centrale et l’Asie occidentale (c’est-à-dire le Moyen-Orient) et la revivification des Routes maritimes de la soie sillonnant l’océan Indien, le golfe Persique, la mer Rouge, le canal de Suez et la Méditerranée.
La Syrie aura une place spéciale dans le projet OBOR (One Belt One Road). Pékin s’est impliqué dans le règlement de la guerre en Syrie depuis octobre 2011 et a nommé un représentant spécial en 2016. Toutefois la paix ne peut être rétablie que dans le respect du droit et le retour aux principes onusiens. La reconstruction ne saurait être conçue dans le schéma classique : un pool de bailleurs, émanation de l’Occident, et une Syrie à la merci des bienfaiteurs qui l’ont détruite.

Or, OBOR prévoit de reconstruire la Syrie dévastée sur des bases nouvelles, respectant sa liberté et hors de toute menace. Il vise à lui assurer un environnement plus stable, l’Asie du Sud-ouest étant structurée autour de deux corridors (avec des rôles majeurs notamment pour l’Iran, l’Irak, la Syrie…), qu’il s’agisse du corridor ferroviaire (cf. l’axe lancé en 2011) et autoroutier (allant de Urumqi au Proche-Orient) ou maritime débouchant sur la Méditerranée par Suez. 30 milliards de dollars sont d’ores et déjà programmés pour la Syrie, dont 2 milliards pour un parc industriel pour 150 entreprises chinoises. Avant la guerre, la Chine avait investi des dizaines de milliards de dollars dans l’industrie pétro-gazière (région de Deir Ezzor).

La Nouvelle Route de la soie traversera la Syrie (cf. Asia Times), celle-ci devant accueillir une des plateformes programmées. Les investissements, les financements, les chantiers chinois seront gérés par une commission spéciale bilatérale, assistée par un cabinet juridique chinois basé à Pékin. Les expositions et rencontres syro-chinoises sur le thème de la reconstruction se multiplient, attirant des centaines d’investisseurs chinois, à Pékin mais aussi à la Foire internationale de Damas en septembre 2017.

S’inscrit dans cette perspective le « Pont terrestre mondial » de l’Institut Schiller, réservant une place spécifique à la reconstruction de l’Asie du Sud-ouest, en écho à la « stratégie des cinq mers » à laquelle se réfère le président Bachar al-Assad en 2004, appelant à la création d’un réseau d’infrastructures entre la Méditerranée, l’océan Indien, la mer Rouge, la mer Caspienne et la mer Noire.

Selon les autorités syriennes, la Chine, la Russie et l’Iran auront la priorité absolue concernant les projets de reconstruction et le domaine des infrastructures. La Banque asiatique d’investissements pour les infrastructures (BAII), qui finance les Routes de la soie, interviendra dans les secteurs agricole et industriel, sans oublier les communications entre la Syrie, l’Irak et l’Iran, trio qui doit constituer une plateforme incontournable d’OBOR.

Le Liban est concerné par les Routes de la soie. Le projet « Une ceinture, une voie au Liban, de Pékin à Beyrouth » a été lancé en novembre 2016 par le groupe Fransabank et d’autres partenaires libanais ou chinois, dont l’Association chinoise pour l’amitié avec les peuples étrangers (ACAP), l’objectif étant d’attirer les investisseurs et industriels chinois vers les secteurs productifs. Selon le Premier ministre Saad Hariri (au nom prédestiné), le Liban devrait pouvoir offrir aux investisseurs du Céleste Empire une place de choix dans la reconstruction de la Syrie.

Plusieurs accords ont été signés en cette année 2017, le premier entre la Fédération des chambres de commerce et d’industrie du Liban (FCCIAL) et la Chambre de commerce internationale de la Route de la soie (CCIRS), le deuxième entre le conseil municipal de Beyrouth et une alliance de plusieurs villes de Chine, d’Iran, de Chypre (peut-être, avec réserve, de Turquie), et le troisième entre l’Union des chambres arabes et le CCIRS.

Le quatrième accord, signé en septembre 2017 à Pékin par le ministre libanais de l’Economie et du Commerce, dans le cadre de la Nouvelle Route de la soie, concerne le corridor ferroviaire et routier entre la Chine et l’Europe, dont l’une des branches devrait passer par le Liban. Les deux pays s’engagent à renforcer leurs liens et leur coopération dans le domaine des transports, des infrastructures, des investissements ou encore des énergies.

On notera à cet égard que le Liban, à l’instar de la Syrie, fut jadis une étape (Beyrouth, Tyr) des Routes de la soie qui inspirent le projet de maintenant.
L’Iran est disposé à s’engager dans la Nouvelle Route de la soie, avec ses voisins (Irak-Syrie-Hezbollah), ce qui facilitera l’ouverture de son corridor reliant Téhéran à la Méditerranée. En effet, la Chine a toujours maintenu ses relations commerciales avec l’Iran en dépit des sanctions et les sociétés chinoises y ont massivement investi.

En janvier 2016, le président Xi-Jinping signait à Téhéran 18 accords de coopération afin de porter le commerce annuel à 40 milliards (600 milliards prévus à terme).
L’Iran joue un rôle majeur en matière de sécurité énergétique de la Chine, notamment depuis l’accord nucléaire de 2015 (son premier client pour le pétrole, avec 575 000 barils/jour, 9 % du total) : plusieurs dizaines de milliards de dollars sont déposés en Chine pour régler des achats.

Dans le cadre des Routes de la soie, le projet essentiel porte sur la construction, lancée en février 2016, d’une ligne de TGV Urumqi (Xinjiang)-Téhéran de 3200 km via le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan. Pour Pékin il est vital d’intégrer l’Iran dans OBOR (sur terre et par mer) en raison de sa position stratégique et de son importance économique.

Les relations sino-iraniennes ont un caractère stratégique pour les deux pays (convergence en politique étrangère sur la Syrie et l’Afghanistan). Pékin fournit des armes à Téhéran et son statut de membre permanent du Conseil de sécurité constitue une garantie pour l’Iran. L’Iran a d’ailleurs un pied dans l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) et devrait devenir membre de plein droit.
OBOR, qui intègre dans un vaste ensemble de coopération économique « gagnant-gagnant » une bonne partie du Grand Moyen-Orient, notamment la Syrie et ses voisins (l’Iran, le Liban, l’Irak), ainsi que ses alliés (la Russie, la Chine), répond aux attentes d’une Syrie invaincue, mais en partie détruite, d’un Liban miné de toutes parts et de l’Iran menacé par l’Amérique de Trump. Le projet est de nature à bousculer les déséquilibres régionaux, à réorienter les échanges et à briser la logique Nord dominant-Sud dominé.

S’adressant à trois Etats stratégiquement liés par les crises du Moyen-Orient, notamment la « guerre universelle » en cours dont la Syrie est le théâtre en même temps qu’un enjeu majeur, OBOR propose un autre avenir que la « démocratisation bombardière » et la guerre anti-terroriste hypocrite imposée par l’Empire atlantique. Certes, la Nouvelle Route de la soie est un projet chinois, conçu, financé, mis en œuvre sous l’égide de la Chine ; il est pensé comme un instrument d’influence et non comme une œuvre de bienfaisance, mais il offre aux trois pays de solides perspectives de stabilité, de coopération respectueuse et une certaine assurance contre l’extrémisme et la menace terroriste. Il reconstruit leur avenir.


Sébastien Périmony : L’industrialisation de l’Afrique en marche

Sébastien Périmony

expert de l’Institut Schiller sur l’Afrique

Bonjour à tous.

Il y a une image qui a été trop longtemps véhiculée par le monde occidental : celle d’une Afrique pauvre, arriérée, non civilisée, sans histoire, sans gloire et sans héros. Il suffit de se rappeler les mots tragiques d’un président français déclarant à Dakar en 2007 : « Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé. »

Il faut donc décoloniser l’histoire de l’Afrique…

La civilisation africaine n’est pas née avec l’arrivée des colons occidentaux ; on pourrait même dire que ce fut le début de son déclin. Aujourd’hui des historiens compétents sont en train de faire le travail, auprès de la jeunesse, de réhabilitation et d’éducation sur cette histoire du continent africain. Ne citons que le livre Africa Unite, de Amzat Boukari-Yabara.

L’Afrique a des langues et pas que des dialectes ou des patois. Le swahili est autant parlé que l’allemand dans le monde ! Et il y a trois fois plus de personnes parlant le lingala que le norvégien…

L’Afrique a eu des royaumes, au Mali, au Bénin et ailleurs. Elle n’est pas composée que de tribus !

L’Afrique a aujourd’hui des nations et pas des ethnies – concept trop souvent utilisé pour une géopolitique du « diviser pour mieux régner ».

L’Afrique est un continent de résistance face à toutes les formes de colonialisme qu’elle a dû subir. Il y eut d’abord la grande civilisation noire d’Egypte, qui comme l’a prouvé Cheikh Anta Diop, fût l’un des berceaux importants de la science et de l’art et a contribué de manière significative à l’émergence de la civilisation grecque.

Enfin, dernier point : on sait qu’il y a eu, en 1776, la Révolution américaine contre l’Empire britannique, puis la Révolution française en 1789. Mais on oublie souvent de mentionner la troisième révolution historique de cette époque en 1804 : la Révolution haïtienne, première République noire fondée par les descendants d’esclaves noirs… prémices du mouvement de libération continental, le « panafricanisme ».

Je laisse ici de côté la résistance au néocolonialisme qui dure depuis les années 1960 et ne citerai que trois résistants : Patrice Lumumba, Sylvanus Olympio et Thomas Sankara, dont on vient de « fêter » le triste trentenaire de son assassinat du 15 octobre 1987. L’enquête est en cours mais des grandes interrogations pèsent sur la France, pour peser mes mots.
La nouvelle ère du co-développement

Avec l’émergence des BRICS et du programme chinois « Une ceinture, une route » l’Afrique vient de rentrer à deux pieds dans l’ère du co-développement, mettant ainsi fin à la soumission à la logique dite d’ « aide au développement ».

Mise en place le 24 octobre 1970 par l’UNESCO, cette dernière exige en effet – sous forme de charité type dame patronnesse – , des États de l’OCDE de contribuer à hauteur de 0,70% de leur produit national brut. En France on a connu cela avec le docteur Bernard Kouchner (que l’on surnomme en Afrique le docteur « Coûte cher ») et sa politique de sacs de riz.

Selon USAID, l’Agence des États-Unis pour le développement dans le monde, les USA ont donné, depuis 1940, 240 milliards de dollars aux pays du continent africain. Avec quels résultats ? De plus en plus de « failed states » (« États faillis »), un niveau de corruption qui n’a fait que croître, des théâtres de conflit en constante augmentation. Ce qui a fait que cette aide au développement s’est au fur et à mesure transformée en aide militaire, qui a augmenté massivement au détriment de l’aide même, dite humanitaire. Où sont les trains, les ports, les routes, où sont les écoles, les hôpitaux, etc. ? Nulle part.

Et il en est de même pour la politique française qui ne consacre que 0,37 % de son revenu national brut à l’aide au développement, soit 8 miliards ! Dont seulement 40 % vont réellement à l’Afrique…

En ce mois de septembre 2017, l’institut Montaigne, think-tank ultralibéral français, faisait enfin une “découverte extraordinaire” qu’il publia dans un rapport :

« Il est temps (…) de regarder ce qu’est devenue l’Afrique d’aujourd’hui et de considérer les pays africains comme des partenaires, politiques et économiques. C’est de cela dont l’Afrique a besoin : un comportement partenarial. »

Mais plus loin on peut lire :

Aide au développement
= « Opportunité pour les opérateurs économiques français à de nombreux égards… et un levier important de la stratégie d’influence française sur le continent. »

Francophonie
= « Règles et pratiques communes qui facilitent l’implantation des entreprises françaises. »

Franc CFA (que j’appelle une « curatelle monétaire » depuis plus de 160 ans, suite à sa création au Sénégal en 1853.)

Passons aux choses sérieuses :

Un monde nouveau s’ouvre donc pour l’Afrique et aujourd’hui « les lions dansent avec les dragons ». C’est le titre d’un rapport du cabinet Mc Kinsey, très réputé dans le monde, publié en Juin 2017 – suite au sommet de Beijing. Il détaille de manière très précise l’évolution des relations entre l’Afrique et la Chine.

L’initiative pour « Une ceinture, une route », lancée en 2013 et présentée sur la scène internationale lors du fameux sommet à Beijing en mai 2017, a créé de nouvelles politiques et de nouveaux fonds pour approfondir l’investissement, l’infrastructure et les liens commerciaux à travers l’Eurasie et l’Afrique.
L’augmentation de l’implication de la Chine sur la scène internationale a été renforcée par la création de trois nouvelles institutions financières de développement mondial : la Banque asiatique d’investissement dans l’infrastructure (AIIB) de 100 milliards de dollars, la Nouvelle Banque de développement (NBD) (anciennement connue sous le nom de Banque des BRICS) et ses 100 autres milliards de dollars, et le Fonds pour la Nouvelle Route de la soie de 40 milliards de dollars. Soit un total de 240 milliards pour ce projet Une ceinture, une route (soit autant que les États-Unis depuis 1940).

Depuis le tournant du 21e siècle, la Chine a été catapultée de relativement petit investisseur en Afrique à partenaire économique le plus important du continent. Depuis le début de ce millénaire, le commerce entre l’Afrique et la Chine a augmenté d’environ 20 % chaque année.
Les investissements directs à l’étranger (IDE) ont augmenté de manière encore plus vertigineuse au cours de la dernière décennie, avec un taux de croissance annuel de 40 % !

Et contrairement aux idées reçues, véhiculées par les médias « mainstream », la Chine ne pille pas l’Afrique. On voit sur ce graphique du rapport Mc Kinsey (réalisé sur plus de 1000 sociétés chinoises présentes sur le continent africain), la contribution de la Chine à l’emploi et à la formation des Africains :

89 % des employés sont des Africains.

64 % de ces salariés reçoivent des formations professionnelles.

44 % des Africains dans ces entreprises ont des formations de managers pour pouvoir eux-mêmes à leur tour réaliser d’autres projets.

En 2015, les engagements chinois en faveur de l’infrastructure en Afrique s’élevaient à 21 milliards de dollars – plus que le total cumulé du Consortium pour les infrastructures en Afrique (ICA), dont les membres sont : la Banque africaine de Développement ; la Commission européenne (CE) ; la Banque européenne d’investissement (BEI) ; la Société financière internationale ; la Banque mondiale et les pays du Groupe des huit (G8).

Comme on le voit sur cet autre graphique de l’étude Mc Kinsey, la Chine est devenue le premier partenaire en terme de commerce, le premier partenaire en terme de financement des infrastructures, le premier en terme d’IDE, etc. Avec des échanges commerciaux qui vont s’élever jusqu’à 440 milliards de dollars d’ici à 2025.
Entre 2012 et 2015, les infrastructures ont augmenté de 16 % par an, pour la réalisation de projets africains les plus ambitieux, du jamais vu sur le continent. C’est ce dont je vais vous parler maintenant.

Premier exemple : le Nigeria

En juillet 2016, le Nigeria a inauguré la première ligne TGV d’Afrique de l’Ouest.

Reliant Abuja à Kaduna, à 150 km/h, trois fois plus vite que les autres trains, les 187 kilomètres de rail sont vite avalés. Cette première ligne à grande vitesse d’Afrique de l’Ouest a été construite par la China Civil Engineering Construction Company (CCECC), et vise à doper l’économie du nord du Nigeria sévèrement mise à mal par la guérilla de la secte Boko Haram. Tout le monde sait que c’est la misère qui pousse les jeunes dans les bras des terroristes et que seul un développement infrastructurel, économique et social, pourra rendre possible une paix durable dans la région.

Le gouvernement nigérian et le géant du rail China Railway Construction Corporation (CRCC) ont signé également un autre contrat de près de 12 milliards de dollars pour la construction d’une ligne ferroviaire de 1402 kilomètres, qui reliera, en longeant la côte et en traversant notamment le delta du Niger, la capitale économique nigériane, Lagos, à la ville de Calabar dans l’Est du pays – en passant par le port Harcourt et le complexe pétrochimique de Warri. 200 000 personnes vont être embauchées pour réaliser ce projet qui, une fois achevé, emploiera en permanence 30 000 salariés.

Il faut savoir que la situation autour du lac Tchad est considérée comme la plus grave crise humanitaire du continent africain. Depuis 2009 et le développement de Boko Haram, ce sont plus de 2,3 millions de déplacés et 7 millions de personnes entre le Tchad, le Cameroun, le Niger et le Nigéria, qui meurent de faim. On opère aujourd’hui un triage humain malthusien. Et l’on met en place des politiques pour « sauver les plus vulnérables parmi les vulnérables », comme le disent très gentiment les ONG sur place.

Deuxième exemple : l’Ethiopie

Le premier train à grande vitesse en Ethiopie a été inauguré en octobre 2016. Longue de 753 kilomètres, la nouvelle ligne permet de réduire la durée du trajet entre Djibouti et la capitale éthiopienne à 10 heures seulement, au lieu de 7 jours précédemment !

[Dès Septembre 2014 avait été inaugurée la nouvelle autoroute à six voies reliant la capitale Addis Abeba à la troisième ville du pays, Adama, sur une distance de 85 km. Propriété d’une société publique, cette autoroute a été construite par la China Communications Construction Company (CCCC) et inaugurée le 14 septembre 2014.]

Comme l’a déclaré, lors d’une précédente conférence de l’institut Schiller, Mr Bereket Simon, conseiller du Premier ministre éthiopien Haile Mariam Dessalegn, c’est un vent d’optimisme qui souffle actuellement sur son pays, dans le cadre du partenariat gagnant-gagnant mis en place avec la Chine. Ainsi :

1. Le nombre d’enfants scolarisés a doublé en 10 ans. 30 nouvelles universités ont été créées et le nombres d’étudiants dans l’éducation supérieure est passé de 3000 à 37 000 au cours de la même période ; ce qui nous laisse imaginer l’impact sur le futur de la société.
2. La puissance électrique installée, un autre facteur très important de développement, est passée de 350 mégawatts à 2400, auxquels s’ajouteront encore 6000 MW en 2018, lorsque le grand barrage éthiopien de la Renaissance sera inauguré.
3. Une extension significative du réseau de chemins de fer est en cours, qui devrait passer de 800 à 4000 km dans les années à venir.

Et, cerise sur le gâteau :

En septembre 2015, a été inaugurée la première ligne de métro de toute l’Afrique subsaharienne, reliant l’aéroport à la capitale Addis-Abeba. Un projet financé à 85 % par la Banque d’exportation et d’importation de Chine et par le gouvernement éthiopien, pour un total de 475 millions de dollars ; et réalisé là encore par la China Railways Engineering Corporation. L’exploitation du réseau est assurée par l’Ethiopian Railways Corporation et la Shenzhen Metro Company. Le tout assurant 31 km de ligne de métro, 39 stations et 60 000 passagers par jour.

Dernier exemple : le Kenya (cf. vidéo)

La banque chinoise EXIM a financé à plus de 90 % le premier chemin de fer à grande vitesse du Kenya pour un montant de 3,8 milliards de dollars.

Ainsi, le 31 mai 2017, grâce à la Chine, le président Uhuru Kenyatta a pu inaugurer dans une ambiance festive une ligne ferroviaire de 472 km reliant la capitale Nairobi à Mombasa, le plus grand port d’Afrique de l’Est.

Cette ligne de chemin de fer est le plus grand projet d’infrastructure entrepris par le Kenya depuis son indépendance en 1963.

(Cf. vidéo) Voici Concelia Were. Elle a 23 ans, est ingénieur en électricité et parle couramment le chinois. Elle a été l’une des huit femmes à avoir été formées pour être les premières conductrices de locomotive du Kenya. C’est elle qui a fait le premier voyage officiel avec le Président à bord !

D’après mes calculs et d’un point de vue purement économique, le sourire de cette Kenyane vaut mille fois plus que tous les produits dérivés de la planète finance ; car il est l’expression même du nouveau paradigme lancé par Xi Jinping et son projet « Une ceinture, une route ».

Ici, un autre formateur chinois qui a enseigné à un ingénieur africain de formation. Mais ce dernier n’ayant pas de trouvé de travail, il était devenu chauffeur de taxi. Aujourd’hui, grâce au projet et à la formation, il a pu réaliser son rêve de devenir ingénieur et on le voit là en train de mettre en place des pylônes électriques sous l’oeil inquiet et bienveillant de son formateur.

Dans ce reportage il y a beaucoup de choses très touchantes, dont une discussion entre un formateur et un travailleur Kenyan ; « Quand je ne serai plus là, surtout tu ne devras rien négliger lors des tests. Les tests sont très importants dans ce genre de projets. Tu sais pourquoi je suis si strict avec toi ? – Non – Parce que tu es le premier Kenyan à faire ces tests. Si tu ne les fais pas bien maintenant, tu ne pourras pas bien l’enseigner à tes compatriotes. »

Ici l’on voit la formation en résistance des matériaux, par exemple dans les laboratoires (plus de six grands laboratoires de recherche scientifique ont été créés) ; ici une scène où l’on teste la pression sur les rails, etc. Sur ce projet ce sont 46 000 emplois qui ont été créés pour les Kenyans. Ils ont travaillé parfois jour et nuit et le projet a été réalisé en un temps record : moins de 1000 jours. Selon les Chinois, les Kenyans étaient tellement enthousiastes que s’ils les avaient écoutés, ils les auraient fait travailler plus de 80 heures par semaine !

Le Président a inauguré le train le 31 mai 2017. Cela a nécessité la création de 79 nouveaux ponts dans la région, 33 stations le long de la route pour deux ans et demi de travail.

Présent lors du Forum « Une ceinture, une route » à Beijing les 14-15 mai, le président Kenyatta a obtenu une promesse de financement supplémentaire à hauteur de 3,5 milliards de dollars, pour la poursuite de la ligne jusqu’à Malaba, à la frontière ougandaise. Ces réalisations sont les prémices d’une révolution en Afrique : le premier chemin de fer transcontinental, qui ira probablement de Mombasa jusqu’à Pointe-Noire, de l’autre côté.

A l’occasion d’un sommet Chine-Afrique en 2012 organisé tous les trois ans, Li Keqian, Premier ministre chinois, avait déclaré : « Je rêve de voir toutes les capitales africaines interconnectées grâce à des trains à grande vitesse, afin de renforcer l’intégration régionale et le développement ». « La Chine est prête à coopérer avec l’Afrique pour transformer ce rêve en réalité ».

La Chine est prête, et c’est le défi que nous venons lancer aujourd’hui à la France : celui de voir l’Afrique avec les yeux du futur.

Merci.


Karel Vereycken : Partenariat franco-chinois, en France et en pays tiers. La nécessaire modernisation du Port du Havre.

Karel Vereycken

directeur de publication du journal Nouvelle Solidarité

Lorsqu’on parle de mondialisation des échanges mondiaux, on pose immédiatement la question des investissements directs à l’étranger, les fameux IDE (Foreign Direct Investment –FDI en anglais).

Pour schématiser, on pourrait dire que ces IDE sont de trois types :

il peut s’agir d’une entreprise multinationale qui cherche à créer une filiale dans un pays étranger. Par exemple, Coca Cola cherchant à s’implanter en France en y produisant une partie de sa production.

il peut s’agir de fonds d’investissement ou spéculatif cherchant des profits rapides en achetant des actifs intéressants pour eux, qu’ils cherchent à développer ou faire disparaître. C’est sans doute le cas dans l’affaire d’Alstom, dont la filiale énergie, suite à des intimidations et du chantage, a été rachetée par General Electric et la partie transport par Siemens.

Enfin, il existe ce qu’on appelle des fonds souverains qui appartiennent ou sont gérés par des Etats ou des institutions étatiques. Ce sont les géants du monde financier. D’après la CDC, 15 % du total des actifs sous gestion dans le monde, soit 15 000 milliards de dollars, devraient, selon les projections, être concentrés dans les mains de 140 fonds souverains en 2020. Jusqu’à très récemment, ces fonds souverains ne provoquaient que des craintes. Le fait qu’ils gèrent dans une logique de long terme est interprété comme un prétexte pour exercer une influence géopolitique, faire preuve de son prestige. En réalité, rien de plus normal pour une nation que de vouloir sécuriser à long terme son accès à des matières premières, à des ressources énergétiques ou de conclure des accords avec d’autres pays disposant par exemple de terres cultivables qui manquent chez elle.

Le plus grand fonds souverain n’est pas chinois mais… norvégien. Le deuxième est contrôlé par les Emirats, le troisième par la Chine et le quatrième, le plus ancien, par le Koweït. En France, c’est le fonds souverain du Qatar qu’on connaît le mieux, grâce à son équipe de foot, le « Paris Saint-Qatar »…

Alors face aux agissements de ces fonds souverains, plusieurs attitudes sont possibles. On peut « fermer les volets » comme le font régulièrement les Etats-Unis, notamment quand Dubaï Ports World avait tenté de racheter P&O dans la gestion des ports américains. Ce n’est pas forcément productif.
Ensuite, on peut pratiquer la politique de « l’open bar », qui consiste à brader nos bijoux de famille au plus offrant, c’est-à-dire notre patrimoine industriel et le savoir-faire qui va avec. C’est le cas de Baccara qui vient d’être racheté par un groupe privé chinois. Ce n’est pas l’idéal non plus.

Une troisième approche existe. Elle consiste à fixer un cadre d’investissement à parts égales, permettant un développement gagnant-gagnant dans la durée. Le partenariat entre Dongfeng et l’Etat français, qui, pour 800 millions chacun, ont acquis chacun 14 % des actions du groupe PSA-Citroën, est un autre exemple d’un partenariat gagnant-gagnant.

L’importance de Hinckley Point

La relation franco-chinoise a passé un cap avec le projet Hinckley Point. En octobre 2016, lors d’une visite à Beijing, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, avait souligné à quel point ce projet avait valeur d’exemple car il s’agit d’un projet franco-chinois en pays tiers.

« C’est un très bon exemple de ce qu’on va faire ensemble, remporter des contrats sur les marchés tiers, et cela dans tous les secteurs », avait-il déclaré, évoquant le projet de construction à 20 milliards d’euros de deux réacteurs nucléaires EPR en Grande-Bretagne, dans le cadre d’un partenariat entre EDF et le groupe China General Nuclear (CGN). « C’est un modèle que nous soutenons partout, y compris en Afrique, y compris en Asie », avait souligné le chef de la diplomatie française, qui s’exprimait lors d’un point de presse avec son homologue chinois, Wang Yi.
Dans le cadre de l’accord, EDF aidera son partenaire chinois à faire homologuer en Grande-Bretagne son propre réacteur nucléaire Hualong, dont le système de régulation en matière nucléaire est considéré comme l’un des plus stricts au monde. Pour la Chine, désireuse d’exporter son expertise nucléaire, prendre pied sur ce marché très encadré faciliterait l’accès à d’autres marchés.

Alors qu’initialement les partenariats ne se nouaient qu’entre grands groupes, les Fonds souverains s’intéressent depuis quelques années aux PME et aux ETI. En France, les équipes de la CDC, avec CDC International Capital, et de la Bpi, avec le Cathay Capital, ont été pionnières dans cette démarche en créant ce qu’on appelle des « Fonds souverains de contrepartie ». La CDC et le fonds souverain chinois CIC ont injecté chacun un milliard d’euros dans le Grand Paris.

Investir dans la modernisation du port du Havre ?

On évoque souvent le cas du port du Pirée près d’Athènes. Or, qui a poussé la Grèce à privatiser les infrastructures portuaires pour être en mesure d’honorer sa dette envers les banques allemandes et françaises ? Ce n’est pas la Chine mais la BCE… A part cela, les chiffres des IED chinois en Europe, entre 2000 et 2014, montrent qu’ils sont faibles en Grèce (405 millions d’euros, contre 432 millions investis au Luxembourg) alors qu’elles sont de 12,2 milliards au Royaume-Uni, de 6,8 milliards en Allemagne et de 5,9 milliards en France…

La productivité de l’économie française est plombée par un sous-investissement dans les infrastructures, notamment dans les transports. Lors du Grenelle de l’environnement, le schéma national des infrastructures du transport (SNIT) avait chiffré à 250 milliards d’euros l’ensemble des « projets d’intérêt national » utiles à réaliser.

L’autre drame, c’est que nos dirigeants réagissent au coup par coup. Ce qui est nécessaire, c’est un véritable « nouveau Plan Freycinet », c’est-à-dire un plan d’ensemble développant nos infrastructures portuaires en les dotant de ce dont elles ont besoin (écluses, quais, dragage, etc.), tout en modernisant leurs dessertes fluviales et ferroviaires. Il est assez surréaliste de constater que 89 % des conteneurs arrivant au Havre repartent par camion et non par la voie fluviale ou le rail. En réalité, par sa proximité relative avec Anvers, Rotterdam et Hambourg, la région d’Alsace-Lorraine dispose d’un meilleur accès au maritime que la Bretagne, Bordeaux ou Lyon !

On doit faire face à une triple urgence : portuaire, fluviale et ferroviaire, ce sera donc un vecteur décisif pour relancer notre industrie et notre agriculture.

Au niveau du Havre, un plan Marshall doit se concentrer sur :

1) un passage direct (« chatière » et écluse) reliant Port2000 avec le canal de Tancarville ;

2) l’électrification accélérée de la ligne ferroviaire Serqueux-Gisors et

3) la construction d’une liaison rapide de transport rapide pour passagers (maglev, aérotrain).

Au niveau fluvial, l’interconnexion enfin lancée par le canal Seine-Nord Europe n’est qu’un maigre début. L’interconnexion des bassins de la Seine avec la Meuse et la Marne, avec la Saône et le Rhône et un canal de jonction avec le Rhin, resteront de la plus haute importance.
Au niveau ferroviaire, le transport du fret a chuté de près de moitié depuis dix ans alors qu’il a augmenté en Allemagne. Requalifier la dette de SNCF Réseau en dette d’Etat doit libérer les capitaux et les énergies pour une modernisation à l’ère du numérique. La séparation des flux (voyageurs/fret) est tout autant une priorité.

La Chine a vu son intérêt dans le Grand Paris. Elle comprend bien l’intérêt d’investir dans nos infrastructures.

Fonds franco-chinois pour investir dans les pays tiers

Enfin, le 14 novembre 2016, dans la foulée de la visite du Premier ministre chinois en France, la CDC IC et le fonds d’Etat chinois CIC ont signé un accord créant le « Sino-French Third-Countries Investment Fund » (Fonds franco-chinois pour l’investissement dans les pays tiers), qui a pour vocation « de soutenir des projets d’entreprises, pour lesquels la forte complémentarité entre les économies française et chinoise permettra de favoriser le développement économique et social des marchés tiers », précise CDC IC dans un communiqué.

Le fonds est doté d’une force de frappe initiale de 300 millions d’euros, abondée à 50/50 par CDC IC et par CIC Capital. Il a pour ambition d’atteindre les 2 milliards d’euros dans les années à venir, en accueillant d’autres investisseurs institutionnels. Un tiers sera investi en Afrique, un tiers en Asie et un tiers dans le reste du monde.

Le fonds investira selon une logique de marché, principalement dans des secteurs industriels, notamment les énergies renouvelables et l’environnement, l’industrie manufacturière, les biens industriels et de consommation de détail, la santé, la logistique et les infrastructures.

Laurent Vigier, le directeur de CDC IC, précise : « Cette alliance d’un nouveau type, scellée au travers de ce fonds, vise à promouvoir la coopération économique entre nos deux pays. Plutôt que d’être en concurrence frontale en Afrique, nous investirons en partenariat. »

Il rappelle que : « Les fonds souverains sont des institutions financières professionnelles, mais aussi des acteurs liés à des Etats. Or, dans la logique des Etats, il apparaît de plus en plus clairement que la mondialisation ne doit pas être un jeu à somme nulle, où certains gagnent et d’autres perdent. Les fonds souverains deviennent un élément potentiel de rééquilibrage ou de négociation entre les Etats, pour organiser une réciprocité dans les bénéfices issus de la mondialisation. »

Trilogue franco-sino-africain

La France, la Chine et le continent africain pourront ainsi s’engager dans un partenariat novateur qui doit conduire à développer les investissements sur le continent dans les domaines des infrastructures, de l’énergie, de la santé ou encore de l’éducation.

C’est ce qui était au cœur des discussions lors du forum d’affaires de Pékin, le 12 avril 2016. « J’ai assisté à la plupart des entretiens entre les chefs d’Etat et de gouvernement français et chinois depuis une dizaine d’années, confie Jean-Pierre Raffarin. A chaque fois, cette approche trilatérale a été abordée. Il est donc important d’apporter une réflexion et d’entendre les autorités chinoises, les entreprises françaises et d’écouter les Africains. Les Africains reconnaissent à la France un rôle de médiateur de la culture et de l’Histoire et ils sentent bien qu’ils ont besoin de la France pour obtenir la confiance des Chinois. »

Dans ce trilogue, la confiance est en effet au cœur du débat.

« Il faut gagner la confiance, lance l’ancien Premier ministre français. La Chine est de plus en plus mondialement concernée et responsable. C’est Xi Jinping qui se rend en Arabie saoudite et en Iran au moment de la crise. C’est lui encore qui augmente le contingent de ses casques bleus pour les opérations en Afrique… La Chine s’inquiète des risques d’instabilité en Afrique, mais aussi en Europe. Il y a une vision chinoise de l’Eurafrique, et pour les Chinois, la France en est certainement le meilleur partenaire. (…) A aucun moment nous ne devons être dans une logique de peur, précise Jean-Pierre Raffarin. Mais la confiance, c’est de la porcelaine, comme disent les Chinois. Il ne faut pas l’ébrécher car elle ne se répare pas. La France est plutôt à l’aise dans ce rôle de médiateur de la confiance entre ces deux cultures complexes que sont l’Afrique et la Chine. (…) Le Fonds sino-africain en pays tiers s’élèverait à deux milliards d’euros et permettrait de financer des projets communs sur le continent. Géré par la CDC, par le Trésor et par le Fonds souverain chinois, il serait basé certainement en Afrique. Peut-être à Dakar… »

« La Chine souhaitait un fonds beaucoup plus ambitieux, de l’ordre de 50 milliards d’euros, confie un représentant de la CDC. Mais les finances publiques françaises ne le permettaient pas. »

Il est vrai que, bien que la CDC ait 400 milliards d’euros d’actifs sous gestion, CDC IC, sa filiale en charge des partenariats avec les Fonds souverains, ne dispose que de 4 milliards d’euros.

Le soutien des pouvoirs publics est évident. Cependant, selon Le Monde, « du côté du secteur privé en revanche, certains sont moins convaincus. Le groupe Bolloré notamment ne voit pas d’un bon œil l’arrivée des Chinois dans son jardin africain ».
Résultat, au Medef international, les discussions patinent, même si « depuis dix-huit mois il y a beaucoup de réunions de haut niveau entre Français et Chinois sur cette coopération tripartite », explique Jean-Pascal Tricoire, qui préside le Comité France-Chine en pointe sur ce dossier. A la tête de Schneider Electric depuis 2006, ce grand patron passé par l’Afrique du Sud et Hong-Kong, est un partisan de ce partenariat sino-français en Afrique. Il confie même avoir créé une équipe dédiée aux investissements Chine-Afrique.

« L’Afrique a d’énormes besoins dans les domaines des infrastructures, de l’agriculture, de la santé ou de l’énergie. C’est une véritable opportunité pour les entreprises françaises de profiter des financements chinois en Afrique. Mais il y a aussi des inquiétudes à travailler ensemble avec les risques potentiels de concurrence, prévient Jean-Pascal Tricoire. Les entreprises chinoises n’ont pas forcément les solutions qui répondent aux normes et aux attentes des pays africains. Il y a donc là une complémentarité évidente entre nous. »

En général, il s’agit d’accompagner un partenaire chinois déjà connu sur de nouveaux marchés. François Février, le responsable des infrastructures de traitement de Suez Asie, confirme la tendance. « Il y a huit ans, c’était une politique d’opportunité. Désormais, nous essayons de voir systématiquement s’il existe des opportunités à l’export avec nos partenaires en Chine », reconnaît-il.

Le groupe, implanté de longue date en Chine, a remporté un contrat de 43 millions d’euros pour fournir les équipements de la station de traitement de l’eau construite par le chinois Sinomach au Cameroun, sur le fleuve Sanaga, pour alimenter Yaoundé. Le projet est financé à 85 % par l’Etat chinois.

Suez est loin d’être le seul sur ce créneau. General Electric table sur une progression de ses projets menés en coopération avec des entreprises chinoises, de 1 milliard d’euros aujourd’hui à 5 milliards d’ici à quelques années. Alstom a fourni les équipements d’une centrale en Ouganda, construite par Sinohydro.

Ces initiatives, bien que particulièrement intéressantes, ne sont pas encore à la mesure d’une grande politique de coopération et de développement mutuel.
Sans une réforme en profondeur du système bancaire occidental et le retour à un véritable système de crédit productif, il nous sera quasiment impossible de saisir la chance historique qui nous est offerte.


Sébastien Drochon : L’espace, un projet pour l’humanité

Sébastien Drochon

expert de l’Institut Schiller sur les questions spatiales

Je voudrais ici introduire mon propos par une citation.

Une citation qui vise à montrer en quoi l’exploration spatiale et tout ce qu’elle implique occupent une place majeure quand il s’agit d’orienter les efforts des gouvernements vers les objectifs communs de l’humanité et de mettre fin à la géopolitique stérile et destructrice.

C’est un combat que nous menons ici et que la Chine tente de mener à sa manière.
L’espace est un des moyens par lequel nous pourrions accélérer l’issue de ce combat. En voici une explication :

« Le concept de voyage spatial comporte d’énormes répercussions, parce qu’il met l’homme au défi sur pratiquement tous les fronts de son existence physique et spirituelle. L’idée de voyager vers d’autres corps célestes reflète au plus haut degré l’indépendance et l’agilité de l’esprit humain. Elle donne une ultime dignité aux efforts techniques et scientifiques de l’homme. Par-dessus tout, elle touche à la philosophie de son existence même. Il en résulte que le concept de voyage spatial outrepasse les frontières nationales, refuse de reconnaître des différences d’origine historique ou ethnique, et pénètre les convictions sociologiques et politiques à une vitesse fulgurante. »

Krafft Ehricke et la Chine

L’auteur de cette citation est Krafft Ehricke, un grand penseur allemand, ingénieur en aéronautique et pionnier, avec Herbert Von Braun, des vols spatiaux habités.
C’était un grand optimiste qui rejoignait totalement la pensée chinoise, au moins sur une idée : celle qui veut que la véritable signification du mot « crise » soit celle de « chance dangereuse ».

Krafft Ehricke partait du principe que les lois de l’univers sont telles que lorsque nous sommes confrontés aux limites intrinsèques d’un système donné et poussés à le changer, l’univers nous fournit obligatoirement les moyens de dépasser ces limites et de résoudre ce qui nous apparaît comme une crise mais qui n’est, en réalité, qu’un moment transitoire dans un processus de croissance continue.

Pour Ehricke, cela s’est toujours avéré vrai, aussi bien dans l’évolution du vivant que dans celle de la civilisation humaine.

A condition cependant que l’être humain se comporte en être créateur, heureux de chercher à connaître ce qu’il ignore encore ;

A condition qu’il se donne les moyens de découvrir et de maîtriser de nouvelles lois fondamentales de l’univers pour croître et se développer ;

Qu’il ne pas soit tétanisé par le doute existentiel face à la perspective du changement. Car c’est toujours en refusant de croître et de s’élever à un niveau de développement supérieur que toute civilisation s’est vu disparaître.

En résumé, pour Krafft Ehricke, et je le cite à nouveau :

« Soit nous surmontons nos problèmes et croissons, soit nos problèmes iront croissant et nous coulerons. »

Ceci nous amène donc à ce qui nous intéresse ici, à savoir notre futur, et à ce qui sera nécessaire pour l’assurer, c’est-à-dire notre aventure en tant qu’humanité dans l’espace.

Notre futur est dans l’espace, si nous coopérons pour la paix. Notre futur, en tant qu’espèce humaine, en tant qu’humanité, passe irrémédiablement par l’exploration spatiale. C’est elle qui définit notre horizon et nous offre le panorama le plus large sur notre destinée en tant qu’espèce.

Cet horizon ne doit cependant pas se déclamer en de grands objectifs jetés pêle-mêle au grand public comme de la poudre aux yeux, sans garantir, derrière, les moyens pour les réaliser. J’envoie donc ici un petit message à MM. Elon Musk et Jeff Bezzos, entre autres, de même qu’à ceux qui ont la naïveté de croire en leurs prétentions de rendre Mars habitable dès 2030 ou 2040 :

« On n’offre pas l’espoir d’une nouvelle terre de l’autre côté d’un vaste océan avec, pour seule embarcation, un frêle bateau muni d’une petite rame ou d’un simple moteur. »

Non, explorer sérieusement l’espace demandera bien plus que de grandes déclarations.

Il demandera nécessairement le concours et la coopération des États et des grandes agences qui les représenteront.

Il demandera des moyens gigantesques qui ne seront fournis qu’à l’issue un combat politique sans compromis, de nos gouvernements et de nos concitoyens, contre la géopolitique et l’austérité financière.

Sur ce plan-là, la Chine semble décidée à mener le combat. Son programme spatial est certes militaire et comporte nécessairement quelques aspects géostratégiques, mais la Chine est aujourd’hui consciente que son avenir économique et celui de son programme spatial dépendent essentiellement du concours des autres nations au sein d’un programme civil conjoint, bien plus vaste et plus ambitieux.

J’ai pu moi-même m’entretenir avec plusieurs ingénieurs de l’Agence spatiale européenne et du CNES. Ils sont tous unanimes : nous devons coopérer avec la Chine pour réaliser la prochaine étape de l’aventure spatiale, à savoir l’installation de l’homme en orbite lunaire et sur la Lune. Là encore, c’est la Chine qui tire la communauté internationale vers ces nouveaux objectifs.

Elle a permis à l’humanité (après trente ans d’absence) d’atteindre à nouveau la Lune en y envoyant en 2013 le petit rover Yutu.

Elle se prépare déjà aux étapes ultérieures en prévoyant le retour d’échantillons lunaires, ou encore l’alunissage d’un autre rover sur la face cachée de la Lune en 2019.

Ces initiatives pourraient paraître banales et peu ambitieuses comparées au rêve de voir la planète Mars habitée dès 2030, mais elles constituent pour la communauté scientifique et spatiale internationale les jalons essentiels qui garantiront, à terme, et dans un temps encore assez lointain, les premiers pas de l’homme sur la planète Mars.

La Lune et sa face cachée

Maintenant pourquoi ? Pourquoi la Lune et plus particulièrement la face cachée de la Lune s’avèrent si importantes ?

D’abord pour des raisons scientifiques évidentes. La face cachée de la Lune s’avère être un poste radio-astronomique unique pour observer l’univers avec des yeux neufs, en captant les rayonnements du cosmos dans la gamme des très basse fréquences. Je m’explique ici, pour aborder quelques notions techniques qui méritent que l’on s’arrête un instant.

Nos yeux ne voient qu’une infime partie du spectre électromagnétique (le spectre visible des rayons lumineux). Mais les instruments que nous avons développés au cours de notre histoire nous ont permis d’accéder à un spectre plus large, allant des basses fréquences radio jusqu’à la détection des rayonnements les plus énergétiques de très haute fréquence, les rayons X et Gamma, issus des phénomènes extrêmement violents dans notre galaxie et au-delà.

Mais les rayonnements de très basses fréquences (inférieures à 30 MHz et de longueur d’onde supérieure à 10 mètres) qui nous parviennent du cosmos, nous sont restés quasiment invisibles jusqu’à aujourd’hui.

Car l’atmosphère terrestre est en réalité opaque à ces rayonnements (comme vous le voyez sur le graphique ici) et on ne peut donc pas les observer correctement à partir du sol.

Aussi, les instruments requis pour les mesurer depuis l’espace sont en fait trop imposants pour être installés sur de simples satellites.

En 1997, l’Agence spatiale européenne préconisait la construction d’une structure constituée d’un ensemble d’antennes comme celle que voici, organisées de telle manière à pouvoir observer pour la première fois notre système solaire et certaines régions de notre galaxie dans cette gamme de très basses fréquences, depuis la face cachée de la Lune…

Pourquoi la face cachée de la Lune ? D’une part parce que la Lune ne possède pas d’atmosphère, et parce qu’elle offre un sol relativement stable pour y installer sur une vaste surface l’ensemble de la structure requise.

Aussi parce que cette zone de l’espace ne fait jamais face à la Terre et se trouve par conséquent isolée des émissions électromagnétiques parasites dues à l’activité humaine terrestre.

Enfin, la mesure de ces rayonnements offre un intérêt scientifique sans précédent.
Elle permettrait d’identifier des phénomènes nouveaux encore mal connus comme par exemple :

la signature thermique de certaines sources radio dans la voie lactée

le rayonnement cohérent issu de grands amas de plasma invisibles

et de vastes structures magnétiques liées à ces amas de plasma.

Voyez sur cet image, à titre d’exemple, ce que montre l’observation d’une galaxie dans le spectre visible, comparé à une galaxie observée dans une gamme de fréquence radio bien moindre (bien que toujours loin des très basses fréquences dont nous parlons ici). Rien qu’ici, le phénomène qui apparaît est stupéfiant en terme d’échelle.

Cela nous laisse supposer bien des découvertes futures si l’on décide de construire ces nouveaux télescopes sur la face cachée de la Lune.

Nous aurions alors de nouveaux yeux pour découvrir ce que nous ignorons encore.
Et nous pourrions ainsi mieux comprendre l’environnement cosmique dans lequel nous désirons à l’avenir faire voyager nos instruments de mesure et nos équipages.
Sans compter le foisonnement d’hypothèses nouvelles qui surgiraient sur les grandes questions cosmologiques. Questions dont nous n’avons pas encore percé tous les mystères.

La future Station spatiale scientifique internationale

La face cachée de la Lune comporte un autre intérêt car on y trouve le plus grand et le plus profond cratère du système solaire, le bassin Pôle-Sud Aitken.
Ce bassin offrirait un site idéal pour étudier la géologie lunaire. Mais aussi pour mener des expériences uniques sur des conditions de vide et de froid extrêmes, étant donné que dans cette région polaire très profonde (6 km), certaines parties sont certainement restées isolées du rayonnement solaire depuis plusieurs millions d’années.

Notez que le projet de base scientifique lunaire (autrement appelé MoonVillage ou Village lunaire) proposé par l’actuel directeur de l’Agence spatiale européenne, Johan Dietrich Wierner et promu par la spationaute française Claudie Haigneré, concorde tout à fait avec ces objectifs de recherche.

Cette future station pourrait succéder à l’actuelle station spatiale internationale et peut-être aussi, entre temps, à une station spatiale intermédiaire en orbite autour de la Lune.

En tout cas, la toute récente découverte d’une grotte géante de 200 m de large et de 50 km de long, vestige de l’activité volcanique dans le sous-sol lunaire, permet aujourd’hui d’envisager l’implantation de ces futures installations habitées.

Protégées des rayonnements cosmiques, des vents solaires, des micrométéorites et des forts gradients de température sur la surface lunaire, ces futures installations scientifiques représenteront les premiers jalons d’une exploration plus intense de la Lune, jusqu’à y envisager, à moyen terme, une exploitation industrielle. Et c’est par ces étapes seulement, en faisant de la Lune notre tremplin, qu’une exploration plus vaste de notre système solaire pourra se faire.

La propulsion spatiale du futur

Cependant, ce tremplin n’est viable que si nous réalisons en même temps des percées scientifiques et technologiques fondamentales dans les modes de propulsion spatiale.

Pour permettre aussi bien une efficacité des missions robotisées ou bien encore pour garantir des vols habités lointains sans risquer la vie de nos astronautes, il nous faudra écourter la durée des missions.

Pour cela, la propulsion nucléaire envisagée pour les vols interplanétaires depuis une orbite lunaire sera la clé.

Plus dense que la propulsion chimique, le nucléaire fournira bien plus d’énergie par quantité de matériaux/carburant apporté et, par ce biais, une poussée sur un temps bien plus long pour atteindre de plus grandes vitesses de croisière ; tout en fournissant l’énergie électrique nécessaire pour alimenter l’équipement embarqué.

L’agence spatiale russe Roscosmis annonce déjà son ambition de tester à Terre un moteur nucléaire dès 2018. La NASA, quant à elle, travaille sur un prototype de moteur thermique nucléaire qui permettrait, selon elle, d’atteindre Mars en seulement 39 jours !

Enfin, à terme, la propulsion par la fusion thermonucléaire, encore plus dense, rendra accessible les régions les plus éloignées de notre Système solaire. Sachant que, là-aussi, la Lune est d’un grand intérêt étant donné qu’une quantité importante d’Helium 3, combustible pour la fusion, y est présente.

Dans ce domaine, le moteur à propulsion à fusion dirigée du Dr Michael Paluzsek, président de la division « Système satellite » de Princeton, fait partie des pistes à explorer de toute urgence. Le prototype de ce moteur, encore en phase de test, pourrait gagner en efficacité et passer à la phase supérieure de fusion à plus haute température, permettant la viabilité de la technologie.

Cela nécessiterait aujourd’hui un apport de seulement 20 millions de dollars, ce qui n’a toujours pas été obtenu par manque d’intérêt pour le projet.

Ces percées n’ont pourtant pas de prix. Car elles contribueraient à faire passer l’humanité à un nouveau stade de son développement en garantissant l’élévation globale de son niveau scientifique et culturel.

Si l’on veut bien y porter notre regard, avec les yeux du futur, le programme spatial chinois, dans la dynamique des Nouvelles Routes de la soie, nous y emmène.

A condition que les États-Unis et les autres nations d’Europe et du monde y participent.

Et ce, en ne jouant plus suivant les vieilles règles de la géopolitique et de l’austérité financière destructrice, mais selon les principes de coopération mutuelle gagnant/gagnant proposée aujourd’hui par la Chine et ses alliés des BRICS.
C’est en ce sens que nous pouvons ici nous inspirer une fois encore de notre ami Krafft Ehricke qui, dans sa troisième loi de l’astronautique affirme la chose suivante : « En s’étendant dans l’univers, l’homme accomplit sa destinée en tant qu’élément de la vie, doté du pouvoir de raison et portant en lui la sagesse de la loi morale ».
A nous, donc, de faire en sorte que cette raison et cette sagesse humaine puissent tracer la piste de décollage vers une nouvelle Renaissance, sur Terre, jusqu’aux confins de notre Système solaire.

Notre avenir en dépend.

Merci à vous.


Christine Bierre : Aux fondements philosophiques confucéens du projet chinois “Une Ceinture, une Route”

Christine Bierre

rédactrice-en-chef du journal Nouvelle Solidarité

Mesdames, Messieurs,

Dans cette première table ronde, nous voulons montrer que le projet chinois de Nouvelles Routes de la soie n’est pas, comme beaucoup des médias, ou des stratèges occidentaux, le prétendent, un projet géopolitique, c’est-à-dire un expansionnisme chinois qui a pour but de dominer le monde.

C’est un projet qui, au contraire, pourrait mettre fin à la pensée géopolitique – l’idée que les relations entre les nations se réduisent à la loi du plus fort – et créer les conditions pour que les principaux pays du monde recentrent une fois de plus leur action sur la solution aux graves problèmes de l’humanité. Mettre fin à la pauvreté dans le monde, éduquer le plus grand nombre, maîtriser les domaines dont l’espèce humaine aura besoin pour sa survie, tels que l’espace ou la mer, voilà ce qu’on appelait autrefois les objectifs communs de l’humanité.

La géopolitique est un concept qui a été forgé aux XIXe et XXe siècles par des grands impérialistes anglo-saxons – Halford MacKinder et Karl Haushofer – qui a, malheureusement, fini par remplacer partout celui de « stratégie ». Pour eux ce sont des critères géographiques et démographiques qui déterminent la puissance d’une nation. Plus le pays est grand, plus il a de ressources, plus sa population est nombreuse, et plus il sera puissant. Rien d’étonnant dès lors que Hitler s’en soit inspiré pour développer son concept « d’espace vital ».

Est-ce que ce concept correspond à la réalité ? Non. L’exemple de deux pays qui ont joué un rôle prépondérant au XXe siècle, bien au-delà de leur taille et de leurs richesses naturelles, la France et le Japon, nous montre que la vraie puissance d’un peuple réside dans sa volonté de progresser, en donnant au plus grand nombre l’instruction nécessaire pour faire des découvertes scientifiques, techniques et culturelles, pour exploiter ses richesses ainsi que pour dépasser les limites que sa géographie ou son faible nombre lui imposent !

L’idée du projet chinois que tous les pays, qu’ils soient petits ou grands, puissent établir entre-eux des coopérations gagnantes-gagnantes, sans conditionnalités politiques attachées et dans le respect total de leur souveraineté, va totalement à l’encontre de l’asservissement de l’homme par l’homme défendu par la géopolitique actuelle. Le fait de mettre au cœur même de ses objectifs le bien-être des peuples, d’offrir aux pays sous-développés le savoir scientifique et les technologies les plus avancées pour le faire, créant ainsi les conditions pour que la pauvreté dans le monde soit éliminée, est totalement anathème à l’ordre du FMI actuel.

A l’enfer géopolitique du gros poisson qui mange les petits, la Chine substitue donc une approche des relations internationales qui exprime une bienveillance universelle, une possibilité de perfectionnement des peuples, des idées qui, nous le verrons, portent l’empreinte de la philosophie de Confucius.

Comprendre la Chine

Mais pour comprendre ce que les Chinois veulent faire, il faudrait que certaines élites occidentales infectées par le néo-conservatisme, abandonnent elles-mêmes leurs ambitions de domination universelle, et soient prêtes à jouer le jeu du gagnant/gagnant avec la Chine, sans angélisme, mais avec le respect que mérite un partenaire qui s’est montré capable de sortir 700 millions de gens de la misère en 38 ans, alors que nous avons nous-mêmes échoué a créer du travail pour 6 millions de Français.

Il faudrait pour cela que nos élites retrouvent l’humanité que manifestait Charles de Gaulle en 1964, lorsqu’après avoir rétabli les relations diplomatiques avec la Chine communiste, il déclarait de façon prophétique : « Il n’est pas exclu que la Chine redevienne au siècle prochain ce qu’elle fut pendant des siècles, la plus grande puissance de l’univers. »

Comprendre ce projet de Nouvelles Routes de la soie de la Chine, implique de comprendre de l’intérieur ce grand pays qui suite à une propagande massive nous apparaît aujourd’hui comme menaçant, alors qu’il nous est, en réalité, très proche.

Et c’est là qu’il faut se pencher sur le grand philosophe chinois de l’antiquité, Confucius, qui est au fondement même de ce concept de Nouvelle Routes de la soie et qui va nous permettre, a nous autres Occidentaux, d’établir un dialogue avec la Chine, et de voir à quel point, nous partageons avec elle des valeurs universelles.

C’est le savant allemand Leibniz, collaborateur de notre grand Colbert, qui le premier a compris la possibilité de faire entrer en dialogue l’Europe « chrétienne » de son époque – le XVIIe/XVIIIe siècle – avec la Chine de l’Empereur Kangxi, via le Confucianisme. Leibniz était ébahi par le degré d’avancement de la Chine à cette époque, et par sa philosophie pratique qui faisait régner en Chine, disait-il, un bel ordre, qui « règle toutes les choses en vue de la tranquillité publique et des relations des hommes entre-eux ».

La philosophie pratique des Chinois

C’est Confucius, qui vécut entre 551 et 479 ans avant notre ère, qui est à l’origine de cette philosophie pratique qui va devenir jusqu’à nos jours la matrice culturelle principale de la Chine, même si un Bouddhisme sinisé et le taôisme s’imposèrent parfois aussi, suscitant des croisements entre ces trois courants. Le président Xi Jinping a d’ailleurs décidé de mettre le Confucianisme à nouveau à l’honneur, pour corriger les excès qu’une croissance extrêmement rapide n’a pas manqué de provoquer chez les Chinois, et les conduire vers une nouvelle forme de sagesse et d’harmonie.

Quelles valeurs communes partageons-nous avec le Confucianisme ? Français, issus d’un pays au pouvoir centralisé qui a toujours gouverné à l’aide de missi dominici et autres intendants du roi ou employés du service public, jugez-en par vous-mêmes !

Le Confucianisme est une philosophie morale qui exige des individus une sagesse personnelle, qu’il voit comme la clé pour assurer correctement la vie en famille, la vie en société et aussi, et c’est très important, le bon gouvernement.

C’est aussi une philosophie politique destinée à tous, mais en particulier à ceux qui auront des responsabilités publiques. En cela, elle sera le début d’une administration publique des fonctionnaires « lettrés », sur laquelle reposera le pouvoir de l’Etat chinois depuis cette époque et jusqu’en 1911.

Le Confucianisme est une forme de sagesse socratique. Confucius dit : « Connaître la vertu sans la cultiver, accumuler les connaissances sans les approfondir, entendre parler du Juste sans le pratique, voir ses propres défauts sans y remédier, c’est bien là ce qui me préoccupe ». N’est-ce pas là quelque chose qui définit nos sociétés occidentales aujourd’hui !

Le premier verset de la Grande Etude, un des quatre livres confucéens exprime l’essence du Confucianisme : « La philosophie pratique consiste à développer et à remettre en lumière le principe lumineux de la raison que nous avons reçu du ciel, a renouveler les hommes, et à placer leur destination définitive dans la perfection ou le souverain bien. »

Il y a déjà un optimisme humain : l’homme est bon, il reçoit du ciel un principe de raison, un don qu’il devra cependant nourrir tout au long de sa vie. Et cette exigence de perfectionnement moral et intellectuel très grande du Confucianisme concerne tous les hommes, « depuis celui qui est le plus élevé en dignité jusqu’au plus humble et plus obscure ». « Renouvelle toi complètement, chaque jour ; fais le de nouveau, encore et toujours de nouveau », lit-on dans les Quatre livres.

Vertu et lumières de l’intelligence vont de paire : « La perfection morale suppose la haute lumière de l’intelligence ; la haute lumière de l’intelligence suppose la perfection morale ».

La vertu la plus importante que l’homme doit cultiver, c’est le Ren, qui n’est rien d’autre que l’amour de l’humanité. Appelé aussi bienveillance universelle ou vertu d’humanité, l’homme doit vouer sa vie au bonheur des hommes.

L’homme et l’Univers

Mais l’homme n’est pas isolé au sein d’une nature hostile, puisque cette loi morale s’étend aussi au reste de l’univers. « Découvrir ce qui dans notre être moral nous unit à l’univers, voilà l’accomplissement le plus élevé de l’homme. »

Et Confucius d’employer cette image : « Le vautour s’élance vers le ciel là-haut, et les poissons plongent vers les profondeurs du bas », pour expliquer « qu’il n’y a pas d’endroit dans l’univers, où la morale ne puisse être trouvée. »

Mais c’est l’homme qui par sa pensée, comme dirait Pascal, peut maîtriser l’univers. « Aussi grand que soit l’Univers, l’homme ne s’en satisfait pas toujours. Car il n’y a rien de trop grand, que la pensée d’un homme moral ne puisse concevoir quelque chose de plus grand encore. Il n’y a rien de si petit que la pensée de l’homme moral ne puisse concevoir quelque chose d’encore plus petit ».

Art de gouverner

Le Confucianisme c’est aussi l’Art de gouverner. Le gouverneur reçoit un mandat du ciel pour le faire mais avec un but unique explicite : celui de servir le peuple. Et s’il ne le fait pas, il peut être chassé par le peuple. « Ce mandat du ciel qui donne la souveraineté à un homme, ne la lui confère pas pour toujours dit Confucius. (…) En pratiquant le bien ou la justice, on l’obtient ; mais … en pratiquant le mal ou l’injustice on le perd. »

« Gouverner son pays avec la vertu et la capacité nécessaire, dit-il, c’est rassembler a l’étoile polaire qui demeure immobile à sa place, tandis que toutes les autres étoiles circulent autour d’elle et la prennent pour guide ».

L’impact du Confucianisme dans l’histoire de la Chine

Voici donc les idées qui ont exercé un impact puissant dans l’histoire de Chine dont je vais essayer de vous donner un aperçu sommaire.

C’est sous la dynastie Han, entre 206 avant notre ère et 220 après notre ère, que la pensée confucéenne deviendra doctrine d’état. Et à partir des dynasties Tang (618 – 907), et Song (960 – 1279) les fonctionnaires « lettrés » seront choisis par des examens impériaux de plus en plus exigeants, où ils seront testés sur les classiques de Confucius ainsi que sur leurs compétences en calligraphie, mathématiques, poésie, peinture, voir même d’ingénierie. Les emplois publics, quoique dévolus en grande partie aux familles de l’élite, seront aussi, au cours de l’histoire un facteur important de mobilité sociale.

Ces trois périodes historiques coïncident aussi avec des âges d’or où la Chine a connu un essor considérable, toujours accompagné par la beauté esthétique. Sous les Tang où il y eu un recensement, la démographie a atteint 50 millions d’habitants, repartis en 1859 villes. Ce sont les villes proches du Grand Canal – de Beijing à Hangzhou – et celles des régions méridionales bénéficiant de l’ouverture de la Route de la soie maritime, qui se sont fortement développées. Sous les Song, la démographie a pu atteindre 100 millions d’habitants.

A l’origine de cette croissance démographique fulgurante sous ces deux dynasties, on trouve une forte augmentation de la production agricole, obtenue grâce à la sélection des espèces, et à la pratique de plusieurs récoltes annuelles. La période Tang a connu de grandes avancées aussi dans l’ingénierie, au niveau de l’horlogerie et des systèmes d’engrenages mécaniques, dans la cartographie à carte quadrillée et à échelle graduée, dans la découverte du forage de gaz naturel transporté par des bambous jusqu’aux fourneaux ! L’imprimerie sur blocs de bois date aussi de cette époque. Il y eut aussi une grande renaissance de la poésie.

Sous les Song, on a vu une généralisation de l’imprimerie, une augmentation très forte aussi de la fonction publique lettrée qui passe de 30 000 candidats au début de la dynastie au XIe siècle à 400 000 à la fin du XIIIe siècle ! L’agriculture y est encore plus prospère. La production métallurgique connaît aussi un fort développement grâce à l’utilisation de la houille dans des hauts fourneaux, plutôt que du charbon de bois. Plusieurs dizaines de milliers de tonnes de fonte sont produites par an, pour un usage militaire mais aussi pour des objets de consommation. Sous les Song, on a vu le premier usage connu de la poudre à canon, la création d’une marine militaire permanente, et la définition du vrai Nord grâce à la boussole.

Ce n’est pas un hasard non plus si la première Route de la soie allant de Chine jusqu’à la péninsule arabique, date de l’époque des Han, et que sous les dynasties Tang et Song, les chemins de la Route de la soie terrestre mais aussi maritime, allant vers l’Océan Indien, le Golfe persique et la corne de l’Afrique ont été aussi particulièrement actifs.

Vision ou Grand dessein

J’ai voulu vous donner un aperçu de ces grands moments de l’histoire de Chine, pour que vous voyiez à quel point nous sommes faits de la même essence universelle. Ces grands moments de l’histoire de Chine ne sont-ils pas le miroir asiatique des grands desseins de Charlemagne, Jean Baptiste Colbert et Charles de Gaulle ?

Regarder sans peur la Chine, prendre la main qu’elle nous tend pour coopérer avec sa Nouvelle Route de la soie, implique que nous-mêmes, nous revenions à nos sources de grandeur. Quelle est la clé du succès de la Chine ? Selon David Baverez qui en parle dans son excellent ouvrage Paris Pekin Express, c’est la triade que lui a leguée Deng Xiaoping : Vision, Détermination et Tripes. Voilà, Mesdames et Messieurs ce qu’il nous faut, de toute urgence, retrouver dans nos pays.


Ali Rastbeen : La géostratégie chinoise autour des Nouvelles Routes de la soie

Ali Rastbeen

président de l’Académie Géopolitique de Paris

Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi de vous remercier de votre présence à notre colloque ; je tiens à remercier particulièrement l’ensemble des intervenants, chercheurs de renom, spécialistes, personnalités et diplomates, qui ont accepté d’apporter leur éclairage sur le thème « Chine : réussir une coopération gagnant-gagnant ».
Je profite de cette occasion pour remercier également les parlementaires du Groupe d’amitié France-Chine, ainsi que son excellence l’ambassadrice du Ghana, son excellence l’ambassadeur du Liban, les membres des corps diplomatiques d’Algérie, d’Irak, du Maroc, du Pakistan, de Suède et du Vietnam.

La géostratégie chinoise autour du projet une Ceinture, une Route

L’histoire ancienne de la Chine reflète un sentiment de méfiance depuis longtemps envers les étrangers.
Les stratèges chinois disent que le temps est venu pour la géo-économie d’entrer dans les problèmes géo-stratégiques.
La demande chinoise pour le pétrole étranger et la nécessité d’une route de transport d’énergie sécurisée ont poussé la Chine à adopter une stratégie consacrée au développement et à l’expansion des infrastructures telles que la construction de passerelles, le soutien des installations militaires, l’amélioration des installations de transport et plus encore. L’initiative « Nouvelle Route de la soie » permettra à la Chine d’être au sommet de la route du commerce mondial et de faciliter ses relations avec l’Europe, le partenaire commercial le plus important.

La stratégie de Pékin est un élément clé pour établir son ordre international et équilibrer la balance face à la suprématie de l’Amérique. Cette initiative palliera la vulnérabilité stratégique pour le commerce et la sécurité énergétique de la Chine. Elle permettra d’assurer et d’améliorer ses voies d’approvisionnement en pétrole en provenance du Moyen-Orient, d’Afrique et de Russie.

L’initiative offre des dimensions économiques et stratégiques aux développements de la guerre civile yéménite, alors que la Nouvelle Route de la soie traverse la mer Rouge par le détroit de Bab-el-Mandeb, qui dépend du Yémen. C’est l’importance de la proximité du Yémen avec la corne de l’Afrique, considérée comme une empreinte économique conséquente de Pékin, qui fait que sa position dans le port d’Aden devient un lieu stratégique d’accès au canal de Suez.

L’influence croissante de la Chine s’étend de la mer de Chine méridionale à l’océan Indien, puis au golfe Persique, et peut faire face aux Etats-Unis par un défi régional, en leur reprenant le monopole du transport énergétique. Cela pourrait être une occasion pour les Etats-Unis d’utiliser la marine chinoise pour assurer la sécurité de la région.

Au cours des dernières années, la Chine a envoyé quatre flottes au Moyen-Orient pour lutter contre la piraterie et accompagner les flottes américaines, européennes, indiennes et russes.

Les relations entre la Chine et les Etats-Unis peuvent être considérées comme les relations les plus complexes et les plus controversées et, parfois, très contradictoires.

Depuis le début des années 1970, les relations sino-américaines paraissaient fondées sur une coopération stratégique. A l’époque, la Chine était considérée comme un pays pauvre et arriéré ainsi qu’une base communiste, mais elle avait une forte valeur stratégique pour affronter les Soviétiques. Les Etats-Unis, du point de vue de la Chine, étaient la seule option pour équilibrer la menace soviétique. Avec la fin de la Guerre froide et la chute de l’Union soviétique, les fondements de la coopération stratégique entre les deux pays se sont effondrés. En transformant le modèle d’engagement avec les Etats-Unis, de la « concurrence à la coopération », les Chinois ont réduit leur pression sur les démarches américaines pour promouvoir le développement.

La crise nord-coréenne a clairement mis en perspective pour les Etats-Unis la nécessité de nouvelles relations constructives avec la Chine, visant la lutte contre le terrorisme et la résolution de la crise nucléaire nord-coréenne.
Mais des différends profonds existent entre les deux pays autour de Taïwan et des droits de l’homme.

Les relations de la Chine avec les pays du Moyen-Orient sont amicales et partagent des visions similaires sur de nombreuses questions régionales et internationales comme la paix, le développement, la démocratie et les droits de l’homme.

La sécurité du golfe Persique impacte directement le transport d’énergie vers la Chine. La présence de l’armée américaine dans la région est agréable à la Chine. En même temps, celle-ci exige la présence de sa propre flotte militaire dans la région pour montrer son équilibre avec les Etats-Unis, une exigence à laquelle les Etats-Unis ne s’opposent pas explicitement.

Les principaux objectifs de Washington au Moyen-Orient suivent deux axes :

1) maîtriser les ressources pétrolières et leurs artères d’acheminement ;

2) maintenir la sécurité d’Israël et sa supériorité militaire par rapport aux voisins, et l’accès des biens et services américains au marché régional.

Pékin cherche à réduire sa dépendance à l’égard des Etats-Unis en investissant dans la construction du port de Gwadar au Pakistan, qui relie les régions chinoises aux marchés mondiaux, et à créer un centre économique spécial dans la région du golfe Persique en vue d’une exploitation militaire.

Les relations entre l’Iran et la Chine ne sont pas bilatérales mais triangulaires, car les Etats-Unis ont une influence décisive en tant que troisième acteur.

Au lendemain de la révolution islamique, l’Iran, sous pression croissante des Etats-Unis, a progressivement développé ses relations avec la Chine. D’ailleurs, la Chine est aujourd’hui l’un des principaux obstacles à l’Occident pour imposer des sanctions et de nouvelles pressions sur Téhéran.

La Chine et la Russie sont en fait des pôles d’ouverture de l’Iran sur le monde extérieur. Les entreprises chinoises participent activement en Iran, non seulement au commerce des produits manufacturés, mais aussi aux investissements réciproques dans le pétrole et le gaz.

Certains affirment que la Chine montre son mécontentement du soutien des Etats-Unis à la question de Taïwan en collaborant avec le programme nucléaire iranien.
La Chine a soutenu politiquement Israël durant près de quatre décennies. Ses relations avec Israël visaient l’acquisition de technologies de pointe dans divers domaines, en particulier militaire. Tel Aviv a également collaboré avec Pékin dans le domaine militaire durant plus de vingt ans (environ dix ans avant l’établissement des relations diplomatiques entre les deux pays).

Du point de vue de Pékin, Tel Aviv est un bon partenaire pour le transfert de la technologie militaire occidentale, en particulier dans les transports aériens et les missiles. Le transfert de technologie, d’ingénieurs, de chasseurs-bombardiers, les satellites de communication et d’espionnage, les instruments d’optique et les refroidisseurs nécessaires à la technologie des missiles et l’énergie solaire, sont des besoins croissants que la Chine ne peut obtenir que d’Israël. Israël a également mis en œuvre la construction d’îles artificielles, l’approvisionnement en eau, la production d’énergie propre, le développement agricole dans diverses régions de la Chine qui, en particulier dans les Etats musulmans, jouit d’une position très active et influente.
Les Etats-Unis ont toujours été préoccupés par le fait qu’Israël transfère sa technologie militaire avancée vers la Chine, qui transfère à son tour ses technologies de pointe vers les pays soit-disant interdits de l’Axe du mal.

En conclusion, la Chine, pour assurer sa sécurité militaire régionale, poursuit les objectifs de sécurité collective à travers les institutions internationales, par la coopération et l’interdépendance économique. Cependant, la principale préoccupation du pays demeure la préservation de l’intégrité territoriale et l’opposition à la présence hégémonique des Etats-Unis dans la région.
A l’heure actuelle, le problème nucléaire iranien est l’un des tests les plus importants engageant la politique étrangère chinoise. La République islamique d’Iran, les pays du Moyen-Orient, les grandes puissances, et surtout les Etats-Unis, sont particulièrement sensibles à cette politique chinoise, et la Chine, consciente de ces sensibilités, cherche à obtenir des concessions des parties et à gérer avec justesse en même temps la crise avec l’Occident, tout en maintenant sa place face au problème nucléaire de l’Iran.

Aujourd’hui la diplomatie chinoise s’attache à développer des relations de plus en plus nourries avec l’extérieur, telles qu’avec l’Afrique, l’Amérique latine et le Moyen-Orient. Elle y trouve une part croissante du pétrole, des matières premières, du bois et des produits agricoles dont son économie a besoin.

Mais cet activisme diplomatique n’est pas uniquement commercial, il est aussi politique et stratégique : il est destiné à consolider le statut de très grande puissance de la Chine ainsi que son image de seul pays capable de véritablement rééquilibrer, sur tous les plans, y compris idéologique et culturel, la domination américaine.


Jacques Cheminade : La politique économique sous-jacente au projet “Une ceinture, une Route”

Jacques Cheminade

économiste et homme politique

Bonsoir,

C’est en 1964, après que la France ait reconnu le 27 janvier la République Populaire de Chine et établi avec elle des relations diplomatiques, que le Général de Gaulle déclara « il n’est pas exclu que la Chine redevienne au siècle prochain ce qu’elle fut pendant des siècles, la plus grande puissance de l’Univers ». Pas parce qu’il appréciait Mao Zedong, mais parce qu’elle voyait loin.

Aujourd’hui en notre XXIe siècle, le produit national de la Chine la situe au rang de première économie mondiale, une fois ajustées les parités de pouvoir d’achat. La Chine a entrepris avec son projet d’« une ceinture une route », un effort financier et humain plusieurs fois supérieur à celui du plan Marshall. La parole prophétique de Charles de Gaulle ne s’est pas encore complètement réalisée. Mais comme l’a dit Xi Jinping dans le discours qu’il vient de prononcer au XIXe congrès du Parti communiste de Chine, la voie se trouve tracée vers 2020, puis 2035, et enfin 2049, qui sera le centième anniversaire de la victoire de 1949.

L’explication de cette mutation en cours – qui est déjà sans précédent dans l’histoire, tant en durée que par le nombre d’êtres humains concernés – tient en deux éléments fondamentaux qui définissent l’enjeu de notre temps. Tout d’abord la Chine n’a pas fait comme nous autres ; comme nous avons fait en tout cas depuis 1971. L’adoption par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Japon et toute l’Europe du système britannique d’économie politique a entraîné des conséquences désastreuses. Il s’agit de la soumission à une conception monétariste de l’économie, définie par un profit monétaire, le critère étant d’acheter bon marché pour revendre plus cher et d’acquérir des biens rares que les autres ne possèdent pas. La somme des profits réalisés, les plus values, constituent ainsi le Produit national brut, somme des valeurs exprimées en monnaies de toutes les opérations d’achats et de vente. A l’extrême nous avons vu les services comptables de l’Union européenne demander aux pays membres de prendre en compte, pour établir les statistiques, les revenus de la drogue et de tous les trafics rentables.

Dans ce système, le crédit dévoyé est un instrument pour maintenir le circuit d’endettement financier à court et à moyen terme, au mieux pour entretenir la consommation, au pire pour gonfler les bulles du jeu financier. Les institutions financières de crédit dans ce but ont pris de fait le contrôle des États et l’on voit à l’Eurogroup, les représentants du FMI, de la BCE et de la Commission européenne parler en premier, les ministres ou les chefs d’Etat des différents pays se trouvant réduits au rôle des beni-oui-oui dans le corset de leurs dossiers. Aux États-Unis, un seul fait : hormis les dépenses militaires, ou associées à ce secteur, il n’y a pas eu d’investissement majeur depuis 50 ans.

A l’opposé de cette conception suicidaire, car sacrifiant toujours le long terme, la Chine a choisi une politique de crédit en faveur des infrastructures, des investissements à long terme et à faible taux d’intérêt. Certes, elle a cumulé 20 000 milliards de dollars de dette en dix ans, mais avec 10 000 milliards investis dans les infrastructures. Si nous prenons comme référence le facteur de productivité totale, un indice mesurant l’impact des avancées technologiques sur la productivité physique du travail, ce facteur était de 3 ou 3,5 % dans l’Amérique de Roosevelt, du même ordre de grandeur à partir de 1950 en France, en Allemagne et en Europe, et de 3,11% en Chine entre 1999 et 2011 selon les statistiques du National bureau of economics américain.

Depuis 1980, ce facteur dans nos pays occidentaux s’est lui considérablement affaissé et se rapproche inéluctablement de zéro, comme aux Etats-Unis. Paradoxalement, c’est la Chine qui a adopté la conception économique du crédit productif public et d’investissement dans les infrastructures qui a été celle d’Alexandre Hamilton aux États-Unis et de Mathew et Henry Carey, le système américain de Henry Clay, conception qui est également celle de Friedrich List. C’est l’école de l’économie nationale, très connue et appréciée en Chine, et celle de la planification indicative, la nôtre, française. La chine a adopté cette politique alors que nous autres, nous l’abandonnions.

Le secret du développement sans précédent de la Chine se trouve donc d’une part dans les qualités propres du peuple chinois, ce qui a été dit, dans son expérience industrielle passée, sous les Tang, sous les Song, dans les qualités confucéennes reprises aujourd’hui, mais aussi d’autre part et en même temps, dans l’adoption des principes qui ont permis le développement de nos propres économies quand celles-ci se développaient encore réellement.

De manière succincte, quels sont ces principes ? D’abord partir du fait que la création humaine est la source et la mesure de l’économie réelle et non le profit financier exprimé en monnaie. L’économie consiste à créer les conditions les plus favorables au développement des capacités créatrices des individus humains tant à l’échelle d’un pays que dans l’ensemble des pays d’ailleurs. « Détente, entente, et coopération » [selon l’expression de de Gaulle, ndlr] et développement mutuel. Sans injonction, mais par l’inspiration, comme il a été dit au début de cet après-midi, en créant un environnement favorable toujours à la création.

Deuxièmement, concrètement, cela signifie empêcher les dérives monétaires et arrêter la priorité financière. C’est ce que Roosevelt a appliqué sous le nom de la loi Glass Steagall de séparation bancaire aux États-Unis et c’était chez nous à la fin du XIXe siècle déjà la conception d’Henri Germain. Cela revient à bloquer l’expansion de ce que Marx dans son chapitre XXV, livre IIIe du Capital appelle le capital fictif, nom qu’avec moi avait repris Michel Rocard, un capital qui ne correspond a aucun développement de l’économie physique, ni a la qualification du travail humain.

La Chine a un système qui revient a peu près au Glass Steagall, avec le même impact : des banques commerciales et non de marché, sous tutelle publique et, certes, des non banques qui correspondent à nos fonds spéculatifs, mais que là-bas, tout le système contrôle ou est en mesure de contrôler. D’où le fait qu’en Chine les deux tiers des crédits alloués au secteur non financier – appelés le corporate aux États-Unis – soit concentrés sur 22 grandes entreprises, elles-mêmes concentrées sur les infrastructures et l’énergie.

Troisièmement, ayant ainsi empêché la dérive financière, reste le choix à faire des projets d’investissement et à assurer la compétence de ceux qui les dirigent. Les critères établis par Friedrich List, par Henry et Mathew Carey, puis le conseiller de Sergei Witte en Russie, puis encore, par nos planificateurs de l’après guerre, constituent le pari sur l’avenir, le pari chez nous de notre planification indicative de l’après guerre, et de la KFW en Allemagne. Les critères de ce pari, ce sont l’investissement capitalistique, l’intensité des investissements capitalistiques c’est-à-dire du capital physique, en gros les machines, et humain, orientés vers une maximisation de la production et le principe de moindre action. C’est à dire une maximisation de l’énergie libre produite, par rapport à l’énergie apportée au système.

La hausse ensuite de la densité de flux d’énergie et des technologies. Une production en augmentation constante par être humain, par unité de surface et aussi par unité de matière apportée au système dans une optique d’investissement à long terme, comme l’appellent les Chinois, le « capital patient ».

Enfin, la qualification du travail humain, une formation de niveau toujours plus elevé pour pouvoir organiser le système.

Ces trois orientations fondamentales ne peuvent concrètement s’exprimer qu’à deux conditions. La première est leur inter-connectivité, entre investissements dans les infrastructures, dans l’énergie, dans les transports et dans les services qui leur sont associés et dans l’école, l’hôpital, le laboratoire, avec un principe transformateur qui est le dénominateur commun à la clé de tout.

La seconde, plus importante, est la qualification du travail. L’investissement doit aller vers les découvertes fondamentales, leurs applications technologiques et les innovations de ces applications. La Chine est ainsi monté d’innovations en applications technologiques et en est au stade aujourd’hui des découvertes fondamentales. Il s’agit d’un tout dynamique, la formation du travail depuis l’école et tout au long de la vie, et les grands projets dans l’espace, le nucléaire, les secteurs de pointe qui sont propulseurs d’un environnement de recherche et de hausse de la densité technologique apportée. Le critère qui doit présider au choix : là où la création humaine s’exprime, c’est là qu’il faut investir.

Disons ici qu’il ne s’agit pas de créer des « homo deus », maîtrisant les NBIC (Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives), qui sont essentielles si elles sont associées à la transformation de l’économie physique dans un système d’enseignement ouvert, mais qui peuvent devenir, et cela arrive devant nos yeux aujourd’hui, désastreuses si elles demeurent des choses en soi. En clair, en elles-mêmes, les technologies de l’information n’ont entraîné aucune hausse de la productivité réelle.

Robert Gordon, dans The rise and fall of American growth (L’ascension et la chute de la croissance américain) l’a bien démontré. Cela veut dire plus clairement encore que pour aller dans l’espace, il faut à la fois la propulsion par les technologies de pointe, la fusion thermonucléaire contrôlée, et les apports de la robotique et du numérique pour gérer et conduire, avec l’intelligence artificielle, ce qui va au-delà de la simple perception humaine. C’est cette combinaison qui permet d’aller vers le futur.

Lyndon LaRouche est allé plus loin que la prise en compte de ces principes. En établissant un critère d’ensemble, disons, qui fonde cette dynamique globale. Ce qu’il a appelé le « Potentiel de densité démographique relatif » de la société. « Relatif », cela signifie, l’accroissement de la capacité d’accueil rendu possible par l’introduction constante de nouvelles découvertes fondamentales s’exprimant sous forme de technologies nouvelles, appliquant les découvertes de ces nouveaux principes physiques. Ce critère déterminant, le scientifique russe et expert de l’économie spatial qu’était Pobis Kouznetsov l’a baptisé le L, L pour LaRouche et beaucoup d’universités russes en parlent alors que l’ignorance en Occident est totale vis-à-vis de cet apport.

Aujourd’hui cette perspective s’exprime par ce que nos amis américains appellent les 4 principes de Lyndon LaRouche. La séparation bancaire, le Glass Steagall, pour tarir Wall Street et ses spéculations, une politique de crédit public productif pour relancer l’économie par le développement réel, une vraie banque nationale, et non une banque centrale soumise aux forces financières comme l’est la Réserve Fédérale ou la Banque centrale européenne, et l’investissement dans les densités de flux les plus élevées – c’est dans l’énergie ce qui est aujourd’hui la fusion thermonucléaire contrôlée et qui sera peut être demain la matière antimatière. Le tout pour assurer une reprise d’ensemble de l’économie américaine dans le contexte d’une coopération ainsi rendue possible entre une dynamique américaine, une dynamique chinoise, une dynamique des BRICs et notamment celle de la Russie, et une dynamique européenne ; une dynamique fondée sur l’avantage pour soi, mais également pour autrui, chacun y trouvant son avantage ; détente, entente et coopération et développement mutuel, une symbiose qui constitue le socle porteur du développement mutuel.

Reprenons les termes chinois tels que Xi Jinping les a exprimés avec ses conseillers économiques : un système gagnant-gagnant fondé sur l’avantage mutuel, un investissement dans les infrastructures et les technologies les plus avancées, le capital patient, c’est à dire à long terme, dans une société par principe innovatrice et enfin un système interconnecté inclusif dans chaque élément de cette dynamique. Alors vous voyez combien c’est proche de ce que je viens de vous dire par ailleurs.

Disons-le brutalement enfin. Il ne s’agit pas aujourd’hui de mondialisation ou de dé-mondialisation. Il s’agit de reconnaître que depuis 25 ans, depuis la chute du mur, les relations internationales ont été gâchées et qu’elles nous conduisent aujourd’hui au chaos financier et à la guerre de tous contre tous. Que cela nous conduira aux conflits armées si nous ne changeons pas de direction.

La Chine et les BRICS nous offrent une occasion de changement, un changement de paradigme comme l’a appelé Mme Zepp-LaRouche, dont j’ai tenté ici de poser les principes sous-jacents. C’est en fait nous retrouver nous-mêmes, notre meilleure part historique. C’est une question de volonté, ce que les américains appellent le leadership, face a une occasion à saisir et aussi de courage, pour affronter la dictature financière, ce qu’on appelle à tort, le libéralisme.

Il s’agit d’un projet multi-générationnel ayant pour objectif, comme le dit Xi Jinping, de faire le bonheur du peuple chinois, son peuple, et du même élan d’assurer celui des autres peuples. Les médias et les dirigeants occidentaux ne veulent et ne peuvent pas pour l’instant le croire car ils sont eux mêmes déterminés par le système géo-politique monétariste britannique au sein duquel le gagnant rafle tout, comme à une table de jeux, et le bonheur des uns ne peut se faire qu’au détriment des autres.

Pour nous, au contraire, le bien commun et l’intérêt général existent, comme c’est exprimé dans notre propre constitution, et dans le préambule de la Constitution américaine, c’est cette recherche du bonheur dont parle Xi Jinping. Pour bien comprendre de quoi il s’agit, comparons simplement aujourd’hui l’optimisme du peuple chinois, et en particulier des jeunes chinois, malgré tout ce qu’il y a d’imparfait en Chine et il y a beaucoup de choses imparfaites, et comparons le à notre propre pessimisme. Je crois que beaucoup de choses sont dites simplement, en faisant cette comparaison. Le défi pour nous, c’est de dire « redevenons optimistes » en voyant et pensant avec les yeux du futur, en ce moment décisif où l’enjeu est entre la dictature financière prédatrice et le développement mutuel, ou bien une culture de la vie et de la découverte, ou bien une géopolitique destructrice, ou bien la paix par le développement mutuel ou bien la guerre de tous contre tous. C’est le dénouement de cet affrontement qui est l’enjeu sous-jacent, et qui est mon sujet. D’une part de la Nouvelle route de la soie chinoise, inclusive, et qui peut et doit devenir un Pont terrestre mondial car c’est un système anti-guerre, et d’autre part notre route occidentale qui depuis plus de trois décennies est une voie hélas sans issue autre que la destruction mutuelle assurée, faute de plateforme économique, de pont conduisant vers le futur.

Parions donc sur la paix et je crois que ce sera notre engagement d’aujourd’hui.


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