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Christine Bierre : Aux fondements philosophiques confucéens du projet chinois “Une Ceinture, une Route”

Christine Bierre

rédactrice-en-chef du journal Nouvelle Solidarité

Mesdames, Messieurs,

Dans cette première table ronde, nous voulons montrer que le projet chinois de Nouvelles Routes de la soie n’est pas, comme beaucoup des médias, ou des stratèges occidentaux, le prétendent, un projet géopolitique, c’est-à-dire un expansionnisme chinois qui a pour but de dominer le monde.

C’est un projet qui, au contraire, pourrait mettre fin à la pensée géopolitique – l’idée que les relations entre les nations se réduisent à la loi du plus fort – et créer les conditions pour que les principaux pays du monde recentrent une fois de plus leur action sur la solution aux graves problèmes de l’humanité. Mettre fin à la pauvreté dans le monde, éduquer le plus grand nombre, maîtriser les domaines dont l’espèce humaine aura besoin pour sa survie, tels que l’espace ou la mer, voilà ce qu’on appelait autrefois les objectifs communs de l’humanité.

La géopolitique est un concept qui a été forgé aux XIXe et XXe siècles par des grands impérialistes anglo-saxons – Halford MacKinder et Karl Haushofer – qui a, malheureusement, fini par remplacer partout celui de « stratégie ». Pour eux ce sont des critères géographiques et démographiques qui déterminent la puissance d’une nation. Plus le pays est grand, plus il a de ressources, plus sa population est nombreuse, et plus il sera puissant. Rien d’étonnant dès lors que Hitler s’en soit inspiré pour développer son concept « d’espace vital ».

Est-ce que ce concept correspond à la réalité ? Non. L’exemple de deux pays qui ont joué un rôle prépondérant au XXe siècle, bien au-delà de leur taille et de leurs richesses naturelles, la France et le Japon, nous montre que la vraie puissance d’un peuple réside dans sa volonté de progresser, en donnant au plus grand nombre l’instruction nécessaire pour faire des découvertes scientifiques, techniques et culturelles, pour exploiter ses richesses ainsi que pour dépasser les limites que sa géographie ou son faible nombre lui imposent !

L’idée du projet chinois que tous les pays, qu’ils soient petits ou grands, puissent établir entre-eux des coopérations gagnantes-gagnantes, sans conditionnalités politiques attachées et dans le respect total de leur souveraineté, va totalement à l’encontre de l’asservissement de l’homme par l’homme défendu par la géopolitique actuelle. Le fait de mettre au cœur même de ses objectifs le bien-être des peuples, d’offrir aux pays sous-développés le savoir scientifique et les technologies les plus avancées pour le faire, créant ainsi les conditions pour que la pauvreté dans le monde soit éliminée, est totalement anathème à l’ordre du FMI actuel.

A l’enfer géopolitique du gros poisson qui mange les petits, la Chine substitue donc une approche des relations internationales qui exprime une bienveillance universelle, une possibilité de perfectionnement des peuples, des idées qui, nous le verrons, portent l’empreinte de la philosophie de Confucius.

Comprendre la Chine

Mais pour comprendre ce que les Chinois veulent faire, il faudrait que certaines élites occidentales infectées par le néo-conservatisme, abandonnent elles-mêmes leurs ambitions de domination universelle, et soient prêtes à jouer le jeu du gagnant/gagnant avec la Chine, sans angélisme, mais avec le respect que mérite un partenaire qui s’est montré capable de sortir 700 millions de gens de la misère en 38 ans, alors que nous avons nous-mêmes échoué a créer du travail pour 6 millions de Français.

Il faudrait pour cela que nos élites retrouvent l’humanité que manifestait Charles de Gaulle en 1964, lorsqu’après avoir rétabli les relations diplomatiques avec la Chine communiste, il déclarait de façon prophétique : « Il n’est pas exclu que la Chine redevienne au siècle prochain ce qu’elle fut pendant des siècles, la plus grande puissance de l’univers. »

Comprendre ce projet de Nouvelles Routes de la soie de la Chine, implique de comprendre de l’intérieur ce grand pays qui suite à une propagande massive nous apparaît aujourd’hui comme menaçant, alors qu’il nous est, en réalité, très proche.

Et c’est là qu’il faut se pencher sur le grand philosophe chinois de l’antiquité, Confucius, qui est au fondement même de ce concept de Nouvelle Routes de la soie et qui va nous permettre, a nous autres Occidentaux, d’établir un dialogue avec la Chine, et de voir à quel point, nous partageons avec elle des valeurs universelles.

C’est le savant allemand Leibniz, collaborateur de notre grand Colbert, qui le premier a compris la possibilité de faire entrer en dialogue l’Europe « chrétienne » de son époque – le XVIIe/XVIIIe siècle – avec la Chine de l’Empereur Kangxi, via le Confucianisme. Leibniz était ébahi par le degré d’avancement de la Chine à cette époque, et par sa philosophie pratique qui faisait régner en Chine, disait-il, un bel ordre, qui « règle toutes les choses en vue de la tranquillité publique et des relations des hommes entre-eux ».

La philosophie pratique des Chinois

C’est Confucius, qui vécut entre 551 et 479 ans avant notre ère, qui est à l’origine de cette philosophie pratique qui va devenir jusqu’à nos jours la matrice culturelle principale de la Chine, même si un Bouddhisme sinisé et le taôisme s’imposèrent parfois aussi, suscitant des croisements entre ces trois courants. Le président Xi Jinping a d’ailleurs décidé de mettre le Confucianisme à nouveau à l’honneur, pour corriger les excès qu’une croissance extrêmement rapide n’a pas manqué de provoquer chez les Chinois, et les conduire vers une nouvelle forme de sagesse et d’harmonie.

Quelles valeurs communes partageons-nous avec le Confucianisme ? Français, issus d’un pays au pouvoir centralisé qui a toujours gouverné à l’aide de missi dominici et autres intendants du roi ou employés du service public, jugez-en par vous-mêmes !

Le Confucianisme est une philosophie morale qui exige des individus une sagesse personnelle, qu’il voit comme la clé pour assurer correctement la vie en famille, la vie en société et aussi, et c’est très important, le bon gouvernement.

C’est aussi une philosophie politique destinée à tous, mais en particulier à ceux qui auront des responsabilités publiques. En cela, elle sera le début d’une administration publique des fonctionnaires « lettrés », sur laquelle reposera le pouvoir de l’Etat chinois depuis cette époque et jusqu’en 1911.

Le Confucianisme est une forme de sagesse socratique. Confucius dit : « Connaître la vertu sans la cultiver, accumuler les connaissances sans les approfondir, entendre parler du Juste sans le pratique, voir ses propres défauts sans y remédier, c’est bien là ce qui me préoccupe ». N’est-ce pas là quelque chose qui définit nos sociétés occidentales aujourd’hui !

Le premier verset de la Grande Etude, un des quatre livres confucéens exprime l’essence du Confucianisme : « La philosophie pratique consiste à développer et à remettre en lumière le principe lumineux de la raison que nous avons reçu du ciel, a renouveler les hommes, et à placer leur destination définitive dans la perfection ou le souverain bien. »

Il y a déjà un optimisme humain : l’homme est bon, il reçoit du ciel un principe de raison, un don qu’il devra cependant nourrir tout au long de sa vie. Et cette exigence de perfectionnement moral et intellectuel très grande du Confucianisme concerne tous les hommes, « depuis celui qui est le plus élevé en dignité jusqu’au plus humble et plus obscure ». « Renouvelle toi complètement, chaque jour ; fais le de nouveau, encore et toujours de nouveau », lit-on dans les Quatre livres.

Vertu et lumières de l’intelligence vont de paire : « La perfection morale suppose la haute lumière de l’intelligence ; la haute lumière de l’intelligence suppose la perfection morale ».

La vertu la plus importante que l’homme doit cultiver, c’est le Ren, qui n’est rien d’autre que l’amour de l’humanité. Appelé aussi bienveillance universelle ou vertu d’humanité, l’homme doit vouer sa vie au bonheur des hommes.

L’homme et l’Univers

Mais l’homme n’est pas isolé au sein d’une nature hostile, puisque cette loi morale s’étend aussi au reste de l’univers. « Découvrir ce qui dans notre être moral nous unit à l’univers, voilà l’accomplissement le plus élevé de l’homme. »

Et Confucius d’employer cette image : « Le vautour s’élance vers le ciel là-haut, et les poissons plongent vers les profondeurs du bas », pour expliquer « qu’il n’y a pas d’endroit dans l’univers, où la morale ne puisse être trouvée. »

Mais c’est l’homme qui par sa pensée, comme dirait Pascal, peut maîtriser l’univers. « Aussi grand que soit l’Univers, l’homme ne s’en satisfait pas toujours. Car il n’y a rien de trop grand, que la pensée d’un homme moral ne puisse concevoir quelque chose de plus grand encore. Il n’y a rien de si petit que la pensée de l’homme moral ne puisse concevoir quelque chose d’encore plus petit ».

Art de gouverner

Le Confucianisme c’est aussi l’Art de gouverner. Le gouverneur reçoit un mandat du ciel pour le faire mais avec un but unique explicite : celui de servir le peuple. Et s’il ne le fait pas, il peut être chassé par le peuple. « Ce mandat du ciel qui donne la souveraineté à un homme, ne la lui confère pas pour toujours dit Confucius. (…) En pratiquant le bien ou la justice, on l’obtient ; mais … en pratiquant le mal ou l’injustice on le perd. »

« Gouverner son pays avec la vertu et la capacité nécessaire, dit-il, c’est rassembler a l’étoile polaire qui demeure immobile à sa place, tandis que toutes les autres étoiles circulent autour d’elle et la prennent pour guide ».

L’impact du Confucianisme dans l’histoire de la Chine

Voici donc les idées qui ont exercé un impact puissant dans l’histoire de Chine dont je vais essayer de vous donner un aperçu sommaire.

C’est sous la dynastie Han, entre 206 avant notre ère et 220 après notre ère, que la pensée confucéenne deviendra doctrine d’état. Et à partir des dynasties Tang (618 – 907), et Song (960 – 1279) les fonctionnaires « lettrés » seront choisis par des examens impériaux de plus en plus exigeants, où ils seront testés sur les classiques de Confucius ainsi que sur leurs compétences en calligraphie, mathématiques, poésie, peinture, voir même d’ingénierie. Les emplois publics, quoique dévolus en grande partie aux familles de l’élite, seront aussi, au cours de l’histoire un facteur important de mobilité sociale.

Ces trois périodes historiques coïncident aussi avec des âges d’or où la Chine a connu un essor considérable, toujours accompagné par la beauté esthétique. Sous les Tang où il y eu un recensement, la démographie a atteint 50 millions d’habitants, repartis en 1859 villes. Ce sont les villes proches du Grand Canal – de Beijing à Hangzhou – et celles des régions méridionales bénéficiant de l’ouverture de la Route de la soie maritime, qui se sont fortement développées. Sous les Song, la démographie a pu atteindre 100 millions d’habitants.

A l’origine de cette croissance démographique fulgurante sous ces deux dynasties, on trouve une forte augmentation de la production agricole, obtenue grâce à la sélection des espèces, et à la pratique de plusieurs récoltes annuelles. La période Tang a connu de grandes avancées aussi dans l’ingénierie, au niveau de l’horlogerie et des systèmes d’engrenages mécaniques, dans la cartographie à carte quadrillée et à échelle graduée, dans la découverte du forage de gaz naturel transporté par des bambous jusqu’aux fourneaux ! L’imprimerie sur blocs de bois date aussi de cette époque. Il y eut aussi une grande renaissance de la poésie.

Sous les Song, on a vu une généralisation de l’imprimerie, une augmentation très forte aussi de la fonction publique lettrée qui passe de 30 000 candidats au début de la dynastie au XIe siècle à 400 000 à la fin du XIIIe siècle ! L’agriculture y est encore plus prospère. La production métallurgique connaît aussi un fort développement grâce à l’utilisation de la houille dans des hauts fourneaux, plutôt que du charbon de bois. Plusieurs dizaines de milliers de tonnes de fonte sont produites par an, pour un usage militaire mais aussi pour des objets de consommation. Sous les Song, on a vu le premier usage connu de la poudre à canon, la création d’une marine militaire permanente, et la définition du vrai Nord grâce à la boussole.

Ce n’est pas un hasard non plus si la première Route de la soie allant de Chine jusqu’à la péninsule arabique, date de l’époque des Han, et que sous les dynasties Tang et Song, les chemins de la Route de la soie terrestre mais aussi maritime, allant vers l’Océan Indien, le Golfe persique et la corne de l’Afrique ont été aussi particulièrement actifs.

Vision ou Grand dessein

J’ai voulu vous donner un aperçu de ces grands moments de l’histoire de Chine, pour que vous voyiez à quel point nous sommes faits de la même essence universelle. Ces grands moments de l’histoire de Chine ne sont-ils pas le miroir asiatique des grands desseins de Charlemagne, Jean Baptiste Colbert et Charles de Gaulle ?

Regarder sans peur la Chine, prendre la main qu’elle nous tend pour coopérer avec sa Nouvelle Route de la soie, implique que nous-mêmes, nous revenions à nos sources de grandeur. Quelle est la clé du succès de la Chine ? Selon David Baverez qui en parle dans son excellent ouvrage Paris Pekin Express, c’est la triade que lui a leguée Deng Xiaoping : Vision, Détermination et Tripes. Voilà, Mesdames et Messieurs ce qu’il nous faut, de toute urgence, retrouver dans nos pays.

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