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Mana Boubakari : La revitalisation du Lac Tchad, bientôt une réalité

Mana Boubakari

directeur technique de la Commission du Bassin du Lac Tchad

La remise en eau du lac Tchad par transfert hydrologique

Dans le même sens que ce qui a été dit sur l’Afrique jusqu’à présent [voir exposé de Sébastien Périmony], je vais vous parler du cas précis de la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT) qui œuvre à la remise en eau ou restauration du lac Tchad, un cas parmi tant d’autres.

En 1964, les pays formant le bassin versant du lac Tchad ont créé la Commission du bassin du lac Tchad pour trouver des solutions au rétrécissement du lac qui faisait vivre des millions de personnes. A l’origine, les pays membres sont ceux qui bordent le lac : le Tchad, le Nigéria, le Niger et le Cameroun.

Plus tard, la République de Centrafrique (1994) et la Libye (2008) sont devenues membres de la Commission car leurs eaux aussi bien de surface que souterraines sont connectées au bassin versant du lac Tchad. Pour les mêmes raisons, nous espérons que le Soudan, avec les eaux de Nubie, et l’Algérie, intègrent la Commission. Les deux Congo veillent aux travaux de la Commission qui pourraient impacter positivement leur territoire.
Le contexte

Ce n’est que les 28 et 29 octobre 1987 à Ndjamena, lors du 6ème sommet des pays de la Commission du bassin du lac Tchad, que les chefs d’Etats et de gouvernement des pays membres décidèrent l’élaboration d’un plan directeur pour la sauvegarde du lac Tchad et de son bassin versant. Auparavant nous n’ignorions pas les problèmes de réduction des eaux de lac, mais l’instabilité politique dans ces pays ne permettait pas de progresser vers la moindre solution.

Par la suite, en 1994, avec l’assistance de l’UNEP et de l’UN DESA, nous avons produit un plan directeur dont l’objectif visait la gestion intégrée et l’augmentation des ressources en eau du bassin versant au moyen d’infrastructures adéquates.

Ce plan directeur comportait 36 projets prioritaires. Le second d’entre eux était l’étude de faisabilité du transfert des eaux de l’Oubangui vers le lac Tchad. Les autres projets ont progressivement permis l’élaboration aussi bien des plans directeurs infrastructurels que des plans d’investissements qui ont été soumis à la table ronde des bailleurs de fonds à Bologne, en Italie, d’où sont originaires les premières études.

Comme je vous l’ai dit, nous connaissions les problèmes de récession des eaux du lac Tchad, aggravés par de fortes sécheresses. Le lac fournissait l’eau au bétail, aux cultures et aux habitants du bassin versant qui vivaient également de la pêche. La forte augmentation de la population sur la même période a tiré sur les ressources en eau déjà réduites par la sécheresse.

La prise de conscience mondiale s’est vraiment faite lorsque la NASA a publié une série d’images montrant l’ampleur des dégâts. Sa superficie totale était de 25 000 km² au début des années 1960 pour dégringoler et se stabiliser à moins de 2500 km² à partir des années 1980 jusqu’à aujourd’hui.
Il devenait urgent de mener une campagne de sauvegarde du lac Tchad et de son bassin pour inverser la tendance de la dégradation de son écosystème.

Comme l’a dit le précédent orateur, la crise de Boko Haram et autres est la conséquence de cette situation-là. La campagne vise donc à la mise en place d’un plan de développement de la gestion des ressources en eau et dans une moindre mesure, au rétablissement du niveau du lac Tchad d’antan.

Grâce à l’Initiative chinoise « Une ceinture, une route », les infrastructures du projet Transaqua, imaginées par la firme italienne Bonifica après la sécheresse de 1973 pour remettre en eau le lac Tchad pourraient voir le jour.

Elles sont vitales pour les quelque 50 millions de personnes qui font partie de cet écosystème, de cette mare d’eau qui ne cesse de disparaître. Les populations deviennent des réfugiés climatiques ou des hommes de Boko Haram, faute de mieux.

Durant un temps nous n’avons pas osé mettre en œuvre Transaqua, ce projet nous paraissant gigantesque. Les Etats membres de la Commission avaient privilégié l’alternative plus petite conçue par la société d’électricité du Niger. Ce projet visait à détourner l’eau au niveau de l’Oubangui, un affluent du Congo plus proche, plutôt que le fleuve Congo directement, vers le lac Tchad. Entre 2009 et 2011, la Commission avait commandé à une société canadienne l’étude de faisabilité du projet nigérien, en conservant des points de comparaison avec le projet Transaqua.

Mais l’Initiative « Une ceinture, une route » a rebattu les cartes en faveur du projet Transaqua, qui offre des perspectives de développement économique plus importantes et inégalées à ce jour en Afrique. Le projet Transaqua ambitionne également de lier le bassin de vie du lac Tchad avec celui du Niger.

Le transfert de seulement 5 % des 19 milliards de mètres cubes d’eau du fleuve qui se perdent chaque année directement dans l’océan Atlantique permettra à nouveau des activités connexes d’agriculture, de pêche et d’élevage, dont les produits circuleront via l’axe autoroutier reliant Lagos à Mombassa ou par le futur canal navigable de 2400 km de long qui traversera la République démocratique du Congo et la République centrafricaine jusqu’au Sahel. Des perspectives d’avenir donc pour les populations, autres que l’exil ou la guerre.

(…) Grâce au transfert de 3200 mètres cubes d’eau par seconde du projet Transaqua, contre dix fois moins pour le projet réduit de l’Oubangui, nous espérons un taux de remplissage acceptable du lac Tchad en vue de son exploitation économique. Là où le projet de l’Oubangui n’élève actuellement le niveau de l’eau que de 1 à 2 mètres, le projet Transaqua l’élèvera d’au moins 5 mètres.

Comme je l’ai dit tantôt, l’ensemble des infrastructures du projet Transaqua pourraient à terme desservir près de 12 pays africains. Il boosterait toute l’économie et fournirait des perspectives d’avenir à toute une jeunesse africaine en détresse, qui actuellement ne cherche qu’à survivre, dans les domaines agricole et industriel.

Pour son développement infrastructurel et économique, l’Afrique a besoin d’énergie. Transaqua génèrerait 30 à 35 mille millions de kWh d’hydroélectricité par le simple écoulement de la masse d’eau. Si le projet Oubangui avait été retenu, 73 % de l’électricité produite par le barrage de Palambo aurait servi à lifter l’eau pour son transfert de l’Oubangui vers le fleuve Chari.

Pour nourrir les populations des pays concernés, et d’après l’étude canadienne, ce ne sont pas moins de 5 à 7 millions d’hectares de zones irriguées pour l’agriculture, la pêche et l’élevage qui seraient créées, s’étendant du Sahel au Tchad, en passant par le nord-est du Nigeria et par le nord du Cameroun et du Niger.

Ce projet s’est affiné dans la perspective d’un développement entre Lagos et Mombassa du Trans-African Highway, avec la création de ports, de routes pour faciliter la circulation des marchandises.

L’étude menée par la CBLT, avec la coopération de la firme italienne Bonifica, s’est appuyée sur les travaux de la SOGREA dans le cadre de la production d’électricité en faveur des activités agricoles pour concevoir un schéma de transfert des eaux.

La création d’un barrage à Palambo est nécessaire pour transférer plus facilement les eaux par un canal principal vers le Chari via le fleuve Fafa, pour surmonter la crête oubanguienne qui sépare les bassins du lac Tchad et du Congo. La création d’un port à Bouca qui désenclaverait la République centrafricaine est également nécessaire. Un canal de jonction était également envisagé entre les bassins du lac Tchad et Niger via le fleuve Mayo Kabbi pour rejoindre le port camerounais de Garoua qui existe déjà.

Malheureusement, la géopolitique, le gigantisme du projet et le manque de financement font que les pays africains n’envisageaient de réaliser qu’un projet a minima, celui de l’Oubangui.

Mais aujourd’hui, au vu des problèmes autour du lac Tchad, alors que certains poussent à ne faire que de l’humanitaire pour venir au secours des populations déplacées de la zone, il existe bel et bien la possibilité d’un développement mutuel entre les pays qui partagent le lac. Plutôt que de le laisser s’assécher, sa remise en eau tirerait de l’exil, des guerres et de la misère les populations de ces pays, notamment les jeunes qui vivraient des ressources qu’il offrira à nouveau.

Un autre barrage de 20 000 MW est nécessaire sur le petit court d’eau à Briat pour satisfaire les besoins énergétiques de la zone d’exploitation minière à proximité qui se trouve en RCA.

Autour de ces barrages, nous pourrions envisager à nouveau des activités d’élevage, d’agriculture et de pêche.

Le projet de remise en eau du lac Tchad est techniquement réalisable et économiquement viable.

Les bénéfices attendus et déjà évoqués sont nombreux :
— la remise en eau du lac Tchad et de ses zones humides participera à la sauvegarde de ses écosystèmes ;
— le projet permettra de générer une énergie hydroélectrique largement suffisante pour les pays directement concernés et pour le Congo, qui favorisera le développement socio-économique ;
— le nombre de réfugiés climatiques et économiques sera moindre dans le temps ;
— le projet promouvra le développement mutuel par l’intégration et la coopération économique des pays de la zone en assurant la sécurité des populations sur le long terme ;
— la pauvreté reculera grâce à l’accroissement de la production alimentaire et aux perspectives d’emplois qu’offre l’approvisionnement en eau de la région, qui réduira également les sécheresses, l’érosion et la désertification grâce à une végétation plus dense.

Actuellement, la CBLT vient de signer une convention avec Power China pour reprendre les études canadiennes et relancer le projet de remise en eau du lac Tchad tout en proposant de nouveaux projets. C’est la Chine qui finance à hauteur de 2 millions de dollars ces nouvelles études.

Dans le même temps Power China a signé une convention de coopération avec Bonifica, qui est la firme italienne à l’origine même du projet et qui maîtrise parfaitement le sujet. Nous attendons les premières propositions de transfert hydrologique d’ici à la fin de l’année voire au début de l’année prochaine.

Nous avons également signé un partenariat avec la CICOS, qui est l’organisme qui gère le bassin du Congo, puis nous étions la semaine passée en discussion avec l’organisme des deux Congo au sujet du partage des eaux avec eux, car les opposants au projet sont allés au Congo pour dénoncer le non-partage de cette précieuse ressource qu’est l’eau.

Pour avril 2018, nous préparons une conférence internationale pour la sauvegarde du lac Tchad.

Merci beaucoup pour votre attention.

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